LIVRE IV, GHAP. V. SpS
bal ^ OÙ je trouvai ma belle brune qui étoit prête à sortir. Je sa vois si bien faire le passionné, que j'eus la satisfaction de remarquer qu'elle ne me quittoit point sans regret. Sitôt que je me vis séparé d'elle, je repris le chemin de rhôtellerie avec nos gentilshommes, qui me rejoignirent. J'étois si occupé des honneurs que j'avois reçus ce soir-là, que je répondis assez mal aux compliments que ces messieurs ^me firent sur le talent que j'avois pour la danse. Étant tous arrivés à ThôteU lerie,nous prîmes congé fort poliment les uns des autres, et chacun se retira dans sa chambre.
Lorsque je me vis dans la mienne avec Sayavedra : Mon ami, lui dis-je, la joie me suffoque. J'étouffe rois, si je ne déchargeois mon cœur. En même temps je lui détaillai tout ce qui m'étoit arrivé au bal , dont j'avois fait tout le plaisir; les louanges infinies qui m'avpieiit été données par la duchesse ,e!t l'accueil obligeant qXie le duc m'avoit fait. Mon confident n'aimoit que le solide : il regardoit les applaudissements comme de la fumée; mais l'article de la veuve le frappa. Je vb briller dans ses yeux la joie que lui causa cet endroit de mpn récit. Passe pour celui-là, me dit-il , cela vous peut amener à quelque chose , si vous savez bien profiter dç l'heureuse disposition ou vos manières ont inis cette d^rae à votre égard. Nous employâmes, Sayavedrja et nfioi , plus ie la moitié de la nuit à Mtir de^ château^: làdessus, et à délibérer sur ce qu'il falloit faire pour conduire qetté aventure à une bonne fin. Il fut arrêté dans notrei conseil que nous achèterions, djès le jour suivant, le;gr,^,d poffre dont nous avionp ^éjà parlé, et que je feçpis la (Jépense 4e l'h^ibit le^Jus propre que ma bourse
Sgfi GU2MAN D»ALFARACHE.
le pourroit permettre, pour soutenir à4a cour le personnage que j'avois commencé d'y jouer.
Cette résolution prise, je chargeai mon valet de se mettre en campagne de très grand matin pour l'exécuter; après quoi je l'envoyai coucher. Pour moi, je ne pus fermer l'œil de tout le reste de la nuit, et il étoit déjà grand jour lorsque, à force de me bercer de chimères, je m'assoupis un peu. Mon sommeil ne dura pas long-temps. Saya vedra, qui revenoit de faire ses commissions, entra dans m.a chambre et me réveilla. Il étoit suivi d'un tailleur, chez lequel il avoit trouvé un habit tout fait , et qui n'avoit jamais été porté. Le tailleur me dit que cet habit lui ayant été commandé par un jeune seigneur qui avoit tout à coup disparu de la cour, après y avoir perdu au jeu une grosse somme, lui étoit demeuré, et qu'il ne demandoit pas mieux que de s'en défaire à bon marché. Je me levai promptemènt pour l'essayer; et, par le plus grand bonheur du monde, quand on l'auroit fait exprès pour moi, il n'eut pas été plus juste pour ma taille. Il ne fut plus question que de savoir combien on le vouloit vendre. Nous nous accordâmes là-dessus, après une dispute qui auroit été plus longue , si le tailleur n'avoit pas eu besoin d'argent, et moi une furieuse envie d'avoir cet habit , auquel je fis ajouter quelques passements d'or à ma fantaisie; ce qui acheva de le rendre magnifique et à la mode de Rome.
Je n'eus pas plus tôt payé et renvoyé le tailleur, que mon hôte monta dans ma chambre pour me dire qu'on m'avoit apporté de la part du grand-duc, pendant que je dormois, lin régal de vin , de fruits et de confitures.