LIVRE IV, CHAP. V
présent que ce prince avoit coutume de faire aux illustres étrangers qui passoient par sa cour; mais qu'il n'avoit osé troubler mon repos pour m'en donner avis. Je ne fus point fâché de n'avoir pas vu le gentilhomme que le duc avoit chargé de conduire ce présent; il m'auroit fallu en payer le port; et, dans le besoin que j'avois de tout mon argent pour me mettre en état de briller à la cour, je ne pou vois trop le ménager. Je croyois donc qu'il ne m'en coûteroit rien pour cela; c'est en quoi je me trompois. A peine l'hôte eut-il fait apporter dans ma chambre le vin et les fruits du prince, qu'on vint m'annoncer le même gentilhomme que son altesse m'avoit envoyé. Il fallut essuyer sa harangue banale, qu'il finit en me disant que la duchesse souhaitoit de me voir ï'après-dînée. Je fis sur cela de grands compliments au gentilhomme , que Sayavedra , en écuyer bien instruit, attendoit à la porte pour lui glisser dans la main quelques écus. Je m'amusai ensuite à essayer le reste de nos emplettes, comme bas de soie, chapeau fin, rubans, souliers propres, linge, gants, et toutes les autres choses nécessaires pour assortir l'habit. Voyant que rien ne manquoit, je commençai par me raser, peigner, décrasser et poudrer; puis m'étant habillé en me regardant sans cesse dans un miroir, je me tournai vers mon confident, pour lui demander ce qu'il jugeoit qu'on pût ajouter à mon ajustement. Il me répondit qu'il me trouvoit si bien comme j'étois, qu'il seroit fort trompé , si ce jour-là je ne faisois mourir de jalousie tous les galants et toutes les femmes d'amour. Je ne laissai pas pourtant de me parer de ma belle chaîne d'or, et d'attacher au bas avec un beau ruban
un portrait en miniature de mon cher maître, qu'il m'a-
voit aussi donné la veille de mon départ.
J'étois, comme un autre Narcisse , enchanté de moimême. J'aurois déjà voulu être au palais, tarit j'avois d'impatience d'y montrer ma figure. Je crois que j'y aurois été sans prendre aucune nourriture, si Sayavedra ne m'eût représenté qu'on ne devoit pas négliger le dedans; que le dehors en dépendoit, et qu'un estomac bien bourré étoit plus propre qu'un vide à donner au visage un beau coloris. Quoique je n'eusse point d'appétit, car j'étois rassasié de ma parure, et l'on auroit dit que mon ventre eût été aussi rempli de vent que ma tête; je me laissai persuader. le mangeai quelques morceaux de ce que mon confident me fit apporter dans ma chambre ; encore eus-je si grand' peur de me salir en mangeant, que ce ne fut pas sans inquiétude que j'achevai de dîner. Je tâtai des fruits du duc, et bus quelques coups d'un verdet dont ce prince les avoit accompagnés. Je trouvai ce vin exquis, et je jugeai qu'il devoit donner du brillant dans la conversation, quand on n'en avoit pris que modérément. Après ce petit repas, je me promenai en me carrant dans ma chambre. Je consultai encore mon écuyer sur ma personne, et il m'assura de nouveau que j*étois un cavalier à peindre. Sur son témoignage, confirmé par mop amour*propre, je sortis pour me rendre au palais avec Sayavedra, qui, pour me faire plus d'honneur, avoit fait aussi quelques achats pour lui aux dépens de ma bourse, qui se ressentoit furieusement des saignées qu'on venoit de lui faire.
Je fus reçu chez le grand-duc avec tous les honneurs
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qu'auroit pu prétendre mon oncle même l'ambassadeur, s'il eût été à ma place. Le prince me fît d'abord des honnêtetés que je ne dus qu'à ma bonne min« et qu'à ma gentillesse ; et ensuite il mit notre ambassadeur sur le tapis, et me dit des choses dans l'espérance qu'à mon retour à Rome je les rapporterois à son excellence. C'étoit le prince du monde le plus politique. Il ne parloit le plus souvent que pour faire parler. Tantôt par des paroles flatteuses , et tantôt par de petites contradictions, il tâchoit de m'engager à raisonner sur des matières délicates. Use flattoit qu'il pourroit m'échapper des choses dont il tireroit quelques lumières; ce qui sans doute seroit arrivé, si j'eusse été capable de trahir mon maître, qui, par co^iplaisance ou par facilité, m'avoit plus d'une fois entretenu des affaires les plus secrètes. Mais je me tenois si bien sur mes gardes avec le grand-duc, qu'il eut beau me retenir auprès de lui deux heures , je ne lui lâchai pas un mot indiscrètement. Il cessa enfin de me tâter; et changeant de discours, de peur de m'inspirer quelque défiance, il me dit d'aller voir la duchesse , qui m'attendoit impatiemment.
Je fus bien aise qu'il me congédiât, pour rompre un entretien qui me fatiguoit, et je volai chez cette princesse, qui commençoit effectivement à s'impatienter de ce que je tardais tant à me rendre auprès d'elle. Pourquoi donc, me dit son altesse, avez- vous été si longtemps avec le grand-duc? Madame, lui répondis-je en faisant le discret, il m'a fait plusieurs questions sur les cours de Rome et d'Espagne; cela nous a menés loin, et m'a empêché de venir plus tôt recevoir vos ordres. Je pris hier au soir, répliqua la duchesse, un fort grand
4oO GUZMAN D'ALFARACHE.
plaisir à vous voir danser, surtout vos deux dernières danses; j'ai envie de les apprendre, et je veux que vous me les montriez. Je lui répondis que je ne demandois pas mieux que de lui rendre mes très humbles services. Elle a voit tant de disposition à la danse, qu'en moins d'une heure je la mis en état de les pouvoir danser toutes deux au bal le lendemain au soir, et je lui promis , pour qu'elle fût plus sûre de ses pas, que je viendrois l'après-dînée lui donner encore une leçon. Elle se faisoit par avance un plaisir extrême de la surprise générale qu'elle causeroit en dansant ces nouvelles danses, et elle me défendit d'en parler à personne.
C'étoit un fort beau concert qui devoit faire ce jourlà le divertissement de la cour; et je ne manquai pas d'y paroîti*e avec tout mon mérite, après avoir légèrement soupe dans l'hôtellerie. Il n'est pas, je crois, nécessaire de te dire qu'en entrant dans la salle , où tout le monde étoit déjà assemblé, je cherchai des yeux ma charmante veuve. J'eus peu de peine à la démêler. Sa parure riche et brillante, et plus encore ses divins appas, la faisoient aisément distinguer. Je jurerois bien que j 'a vois un peu de part aux peines qu'elle s'étoit données pour s'ajuster, comme je ne doute pas que, de son côté, en me voyant, elle ne se fît hcmneur du soin que j'avois pris de m'adoniser. Je m'approchai d'elle avec un empressement qui ne lui déplut point. Nous voilà tous deux à nous regarder, à nous contempler, à nous admirer l'un l'autre, et à nous lancer sans quartier des traits de feu ; c'étoit à qui en décocheroit davantage. Tout cela alloit fort bien. Mais avec toutes ces tendres œillades, je demeurois incertain de mon sort;