LIVRE I, CHAP. VI
paroles; il lui sembla qu'on lui reprochoit son crime; mais Voulant paroître ferme et résolu , il affecta de nous envisager tous deux , et de nous dire d'un air de fureur, en enfonçant son bonnet : Vive Dieu! il ne faut point tant rire ; je vous soutiens , et vous soutiendrai toujours , que c'est une bonne cervelle de veau : si vous ne voulez pas m'en croire, je m'offre à vous le prouver par témoins ; il y a plus de cent personnes qui m'ont vu tuer le veau.
ISous ne fûmes pas peu surpris , mon compagnon et moi , de cet emportement d'un homme à qui nous ne pensions point du tout; ce fut pour Tânier un sujet de rire sur nouveaux frais; et pour le coup je ne pus m'empécher de suivre son exemple, quoique d'ailleurs je n'en eusse aucune envie : nous achevâmes par là de déconcerter notre hôte, qui , ne doutant plus que nous n'eussions découvert la mèche, en devint plus furieux* Il ôta brusquement le plat de dessus la table , en nous disant : Allez rire et manger ailleurs ; je ne loge point de gens qui se moquent de moi à ma barbe : vous n'avez qu'à me payer et sortir de ma maison, après quoi je vous permets de rire tant qu'il vous plaira.
Mon camarade, qui se sentoit de l'appétit, ne vit pas sans peine emporter le plat. Il prit son sérieux, et dit à l'hote d'un ton aigre -doux : A qui en avez -vous, cousin ? Qui vous demande votre âge ? et qui vous appelle grosse tête? Grosse tête ou non, répliqua l'hôte; je dis que c'est une tête de veau bien fraîche et des meilleures. Il prononça ces mots avec toutes les démonstrations d'un homme qui se préparoit à nous battre; mais l'ànier, qui le connoissoit mieux que moi, Gazman. 4
5o GUZMAN D'ALFARACHE.
et qui ëtoit boQ pour lui, se levant de table, et faisant à son tour le rodomont : Par saint Jacques! s'ecria*t-il, est-ce qu'il j à quelque ordonnance qui règle de quoi Ton doit rire dans cette hoteUerie? ou si l'on a mis une taxe là*dessus? Je ne V4ms dis pas cela, répondit Thôte d'un air radouci; je dis seulement que je ne souffrirai pas qu'on me tourne en ridicule chez moi, ni qu'on me fasse passer pour un homme qui traite mal ses^ hôtes. Qui vous parle de mauvais traitement? reprit l'ânier? Qui songe à se moquer de vous ? Remettez promptement sur la table cette cervelle ^ vous verrez que ce n'est point de cela que nous rions. Croyez-moi , laissez rire et pleurer les gensxrhez vous sans y trouver à redire. Ce discours de l'ânier fit son effet ; le délicieuK ragoût , qui nous avoit été comme arraché des mains , nou3 fut rendu, et nous voilÀ tous d^accord. Mon com« pagnon reprit sa piace^ et continuant de parler à l'hôte: Apprer>ez ^ lui dit<^l, que si je me moquoîs de vous , je ne vous en oacherois pas la cause , tant je suis- franc ; c'est mon caractère : oe n'est donc pas de vous cpue nous rions ; c'est de cette façon d'omelette que vous nous donnez là ; elle m'a Fait souvenir de certaine aventure que mon petit camarade que vous voyez a eue aujourd'hui dans une taverne où no^s avons dîné. Si l'ânier en fût demeuré làp j'en aurois été quitte à bon marché; mais il me fallut avcnr la pûtienee d'essuyer pour la troisième fois l'histoire des deux soldats et la mienne , doùt il fit impitoyablement le récit à notre hôte dans des termes et avec de si grandes démonstrations de joie, qu'il sembloit 3e baigner en eau rose en faisan cette narration.