‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 22 sur 328 · LIVRE I, CHAP. VL 5l · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. VL 5l

L'hôte eut tout le loisir de reprendre ses esprits pendant un si long détail , et jugeant qu'il ayoit pris ralarme mal à propos , il s'avisa de jouer un autre personnage, li interrompait à tout moment Tâmier par des Sainte Fïerge! Grand Dieu du ciell et autres semblables exclamations dont toute la maison retentissoit , et qu'il accompagnott de grimaces hypomtes t Que Dieupu^ russe y dit-'il, quand l'autre eut cessé de parler : Que Dieu punisse toute personne qui fait mal son devoir ! Comme le sien étoît de roler, et qu'il s'en acquittoit fort bieiij il ne se croyoii^as apparemment intéressé dans cette imprécation. Après avoir achevé ces mots , il se tut et se promena quelques moments dans la salle; puis tout à coup réprenant la parole d'mie voix tonnante : (c Comment eàt-il possible , S^écria-t-il , que ta terfe n'ait pas encore englouti cette méchante vieille, et que sa maison ne soit pas abîmée ? Il n*y a pas un voyageur qui ne se plaigfeie de cette créature-là et de ce qu'elle doniie à manger. Il ne sort pas de chez elle on passager qui ne la maudisse et ne fasse serment de ne plus s'artêter dans sa taVeme. Si tes officiers de justice, qui, par le devoir dé leurs charges, sont obligés? de mettre ordre à ses friponneries, les souffrent sans sans rien dire, ils savent bi^i pourquoi. Q ciel ! dans quel temps vivons-nous ! »

Cet honnête homme , en cet endroit, poussa un profond sôtipir et garda le silence , mais dTun air à nous persuader qu'il eh pensoit encore plu^ qtfil n'en avoit dit. Je comptois qu'il ne nous étourdiroit plus de pareils discours; je comptois sans m<m hôte. Il se remit de plus belle sur la friperie de la vieille , et, sans exa-

ba (GUZMAN D*ALFARACH£.

gération , nous en eûmes pour une grosse demi-heure. Après quoi il finit en disant : « Je rends un million de grâces au ciel de ne pas ressembler à cette maudite hôtesse, et d'être un homme de bien et d'honneur. Je vais tête levée par tout le monde , sans craindre que quelqu'un m'ose faire le moindre reproche. Tout pauvre que je suis , il ne se fait point de semblables trafics dans ma maison. Toute chose , Dieu merci , s'y vend pour ce qu'elle est : un chat n'y passe pas pour un lièvre, ni une vieille brebis pour un agneau. Que personne ne songe à tromper les autres f c'est s'abuser soi-même. Qui mal fait , mal trouvera ».

Heureusement pour l'ânier et pour moi, l'hote man*quant d'haleine fut obligé de s'arrêter là; je saisis ce moment pour lui demander s'il n'avoit point de fruits. Il répondit qu'il lui étoit arrivé depuis peu de très' bonnes olives : tandis qu'il nous en alla chercher, mon camarade acheva de dévorer la cervelle. J'avois fait peu d'honneur à ce ragoût, ne l'ayant pas trouvé meil* leur que l'andouille ; cela n'empêcha pas qu'il ne fût expédié comme tout le reste. Jamais loup affamé n'a mangé avec tant de fureur que l'âni^; il ne pouvoit se rassasier : il y avoit pour le moins une heure que nous étions à table, et l'on eût dit, à le voir, qu'il ne faisoit que de s'y mettre. Pour moi je m'accommodai fort bien des olives, qui étoient excellentes, de même que le vin. A l'égard du pain, quoique assez méchant, il pouvoit passer pour bon en comparaison de celui de la dînée.

Tel fut notice souper. Comme nous devions partir de grand matin le jour suivant , nous recommandâmes à

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