‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 210 sur 328 · LIVRE IV, CHAP. VI. 4li · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAP. VI. 4li

général qu'en particulier; qu'à l'égard du grand-duc-, son altesse recevroit par la première poste un paquet par lequel mon oncle, à qui j'avois déjà mandé mes intentuMis , la supplieroit de les favoriser en m'accordant là<Klessus sa protection. Ces messieurs, très contents de mes promesses , prirent congé de moi en attendant qu'ils en vissent l'effet.

Me voilà bien avec ces lettres et cette entremise de l'ambassadeur! Je n'aurois eu qu'à le prier par une lettre de vouloir bien faire ma fortune en m avouant peur son neveu; Dieu sait de quelle manière son excellence m'eût fait traiter à Florence par le grand duc , et dans cpiels beaux termes il m'eût recommandé à son altesse! Aussi je ne fus nullement tenté de prendre ce parti. J'aimai beaucoup mieux, et c'étoit la seule ressource qui me restoit , faire une dernière tentative auprès de 'ma maîtresse pour l'engager à m'épouser brusquement. Je courus donc chez elle aussitôt que ses vieux parente m'eurent quitté. Je l'abordai d'un air triste ; et, aprè^ lui avoir conté ce qui s'étoit passé entre eux et moi , je lui dis que par là je me vojois condamné à mourir d'impatience et d'ennui. Ce retardement, me dit ma veuve , ne sera pas si considérable que vous vous l'imagiaez. Pardonnez-moi, madame, m'écriai-j« avec émotion. Je disposerai facilement l'ambsfôsadeur à écrire en ma ^veur au grand«duc et à vos parents : j'ose vous assurer qu'il aura cette complaisance pour son neveu ; mais^ vous le dirai- je, son earactère me lait trembler : c'est un homme trop prudent et trop délicat pour ne vouloir pas auparavant s'informer de votre famille et de vous-même, madame, permettei&-moi de vous le dire.

4ia OUZMAN D'ALFARACHE.

Il aura peur que ce ne soit quelque fol amour de jeune homme. Ces sortes d'informations demandent un temps qui me paroit infini; et cela me met au désespoir. Làdessus, pour l'attendrir, je lui exprimai ma douleur dans des termes dont je ne puis à présent me souvenir; car lorsque le cœur parle , et qu'un amant dit ce qu'il sent, il parle bien mieux que quand il ne fait qu'un récit de ce qu'il a senti.

Je me souviens seulement que ma tendre veuve fut touchée de la peinture que je lui fis des tourments que me faisoit souffrir par avance la longue attente qui me menaçoit. La dame, qui peut-être n'avoit pas moins d'impatience que moi de se voir attachée au joug d'un hymen qui la flattoit, me dit, pour me consoler, qu'elle ne dépendoit point absolument de ses. parents ; que tout ce qu elle en avoit fait n'étoit que p^r pure bienséance. Donnez-moi trois jours, ajouta-t-elle, pour ga'gner les parents qui se sont montrés favorables; et si par malheur je les trouve tous contraires à. mon dessein, nous ne laisserons pas de nous marier, en attendant qu'eux et M. l'ambassadeur aient fait à loisir leurs enquêtes. Pouvois-je entendre des paroles plus douces et plus positives? Tous mes sens en furent enchantés. Enfin, ma sensibilité parut telle , que la dame , se sentant elle- Doême dans un grand désordre, m'auroit volontiers fait grâce des trois jours dont elle différoit ma félicité.

Qui croiroit qu'un jour si agréable pour moi fut suivi du plus malheureux de ma vie? Le lendemain m'étant levé pour aller à la messe à l'Annonciade, qui est la plus belle église Ae la ville et le rendez-vous du beau monde, j'y rencontrai un jeune parent de ma veuve.

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