LIVRE IV, CHAP. VI. 4i
tisans qu'il jugea les plus jaloux de la faveur où j'étois auprès de leurs altesses, leur conta toute Tayenture d'un air mystérieux , les priant de la tenir secrète. Mais ce n'étoit que pour mieux les engager à la répandre; ce qu'ils eurent en effet si grand soin de faire, qu'en moins d'un quart d'heure le grand duc en fut informé. Ce prince n'en fît que rire d'abord ; et ayant appris que ç'étoit un de mes rivaux qui faisoit courir ce bruit, il le regarda comme une fable inventée par un amant jaloux et troublé par son désespoir. Néanmoins , suivant sa prudence ordinaire, il voulut éclaircir le fait. Après toutes les bontés que la princesse et lui avoient eues pour moi, il n'a voit garde de n'y pas prendre un fort grand intérêt. Il ordonna qu'on lui amenât secrètement le gueux qui disoit me connoître, afin qu'il pût l'entendre lui-même. Pour lui obéir, on alla chercher le mendiant, que le duc , caché derrière un paravent, ouït sans en être vu. Quand ce prince eut attentivement écouté la belle narration que le pauvre fît de mes aventures , il donna ordre qu'on le mît en prison, et qu'on l'y traitât bien, avec défense de le laisser parler à personne, jusqu'à ce qu 41 eût approfondi cette afXaire.
Si pendant ce temps-là je n'étois pas tout-à-fait tranquille , du moins je n'avois aucun soupçon de la nouvelle face que prenoit ma fortune. Il est vrai que le cruel événement du matin m'avoit très mortifié; mais je comptois qu'en donnant quelque argent au gueux ^ je l'obligerois à sortir de la ville ou bien à se taire. J'étois même retourné à Téglise après la messe, dans l'espérance de le rencontrer; et ne l'ayant plus retrouvé là, j'avois remis au lendemain à l'apaiser. Pour les pa-
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rôle» qui lui étoient échappées contre moi, j'avois résolu de les tourner en raillerie, si quelqu'un s'avisoit de m'en parler, et de les faire passer pour une insolence qui m'avoit été dite par un misérable que j'avois un peu maltraité; enfin je n'y songeois déjà presque plus, et je me i^endis l'après-dînée au palais à mon heure ordinaire. Je me présente pour voir le duc; on me dit qu'il est occupé dans son cabinet. Je vais à l'appartement de la duchesse; j'apprends qu'elle est un peu indisposée; qu'elle ne verra personne ce jour-là, et que le soir i{ n'y aura aucune fête. Tout cela me parut si naturel , que je n'y fis aucune réflexion; et, consolé d'avoir perdu mes pas du côté de leurs altesses, par l'espérance de passer le reste du jour avec ma veuve, je vole chez elle. Je trouve à sa porte les laquais de ses vieux parents. Je juge qu'il y a grande assemblée dans sa maison, et que c'est au sujet de notre mariage. Je n'y veux point entrer de peur de troubler leur conférence. Je pa6se outre; et ne sachant que devenir, je retourne à mon hôtellerie. J'attendis là deux heures la fin de ce conseil de famille; après quoi j 'envoyai mon confident chez ma maîtresse pour lui en demander le résultat. On dit à Sayavedra qu'elle étoit sortie. Il y retourna une heure après, et on lui dit qu'elle ne pouvoit parler à personne.
Pour le -coup, je tirai de là un fort mauvais augure. Je devins la proie du chagrin et de l'inquiétude. Mon écuyer s'efforçoit en vain de me consoler; toutes les raisonfe, dont il se servoit pour me rassurer l'esprit, cédoient aux réflexions qu'une juste crainte m'inspiroit. Je me couchai ce soir-là sans souper, et je me levai le