‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 213 sur 328 · LIVRE IV, CHAP. VI. 4iy · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAP. VI. 4iy

jour suivant sans avoir pris un moment de repos. J'al« lois envoyer chez ma veuve pour savoir à quelle heure je pourrois l'entretenir, lorsque mon hôte vint m'annoncer deux cavaliers que je connoissois, et qui.souhaitoient, dit-il, de me parler d'une af&ire de la dernière conséquence. Je répondis qu'ils pouvoient entrer. Ces messieurs se pr&entèrent devant moi d'un air très sérieux, et l'un des deux m'adressant la parole, me dit : ce Nous venons ici, comme vos amis, vous avertir qu'il s'est répandu , tant à la cour que dans la ville , d'étranges bruits de votre seigneurie. Vous n'êtes, dit-on, rien moins qu'un homme de qualité. On vous accuse d avoir joué à Rome de très vilains personnages. En un mot, vous avez* été domestique de l'ambassadeur dont vous voulez passer pour parent. Nous ignorons, poursuivit-il, si le grand -duc«est informé de tout ce qu'on dit de vous; mais nous vous conseillons de ne point paroitre au palai& que vous n'ayez fait vos diligences pour avoir des attestations qui prouvent la fausseté de ces bruits qui vous déshonorent. » . ^

Tandis que ce cavalier me tienoit ce discours mortifiant, j'étois dans un état pitoyable;* je pensai m'évanouir, et la voix me manqua lorsque j'entrepris de faire mon. apologie. Je répondis pourtant que je n'aurois ja^ mais cru que mes. ennemis eussent poussé si loin la calomnie ; que je prendroi$ la poste avant la fin de la journée, et que j'irois moi-même cherchera Rome plus de témoignages qu'il n'en falloit pour confondre la malice de mes envieux. Les deux cavaliers applaudirent à ma résolution, et se retirèrent, pour aller rapporter cet entretien au duc; car c'étoit par ordre de ce prince qu'ils

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m'étoicnt venus voir, quoiqu'ils m'eussent témbignëque c'étoit par amitié pour moi. Us ne furent pas hors de ma chambre , que mon confident y entra : il lut sur mon visage les affligeantes nouvelles que j 'a vois à lui apprendre, et il fut dans la dernière désolation quand je lui contai mon malheur. Cependant, loin de se laisser abattre comme moi à la mauvaise fortune, il se roidit contre elle, et s'armant d'une fermeté qui m'étonna : Mon maître, me dit-il, c'est à présent qu'il faut montrer du courage : devez-vous être surpris qu'en jouant un rôle si délicat aux yeux de tout le monde, il arrive un contre-temps qui rende triste le dénoûment de la comédie? Pour moi, jem'y suis bien attendu. Mftis après tout, notre chute n'est pas si grande que noas ne puissions nous relever : on nous laisse la campagne libre, cela est heureux. Profitons du temps; sortons promptement de l'État de Florence , et allons faire ailleurs à loisir, sur ce revers de fortune, des réflexions qu'on pourroit nous faire faire ici plus désagréablement.

Ces raisonnements sensés retirèrent mon esprit de l'accablement où il étoit : je pensai qu'^n effet j'étois moins malheureux que je ne devois l'être. Je dis à Sayavedra que ses conseils étoient trop prudents pour ne pas les suivre; et que si nous pouvions partir dans une heure par la poste, nous ferions un coup de partie. La chose est très possible, me répondit-il;: nous avons vendu votre cheval; nous ne sommes point sans argent; il n'y a qu'à louer des chevaux et nous mettre en chemin : reposez-vous sur moi du soin de tout préparer pour notre départ. Hé bien, repris-je, mon ami, fais donc tout ce que tu jugeras à propos de faire. Hélas!

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ajoutaî*je avec un profond soupir, je partirois content, di je voyois encore une fois ma belle veuve. Je ra'attendois à trouver Sayavedra s'opposer fortement à mon envie; tout au contraire, il eut la complaisance' de me dire qu'il me procureroit cette satisfaction , lorsque nous serions prêts à monter à cheval.

Dans le temps que je témoignois à mon confident que j'étois charmé d'avoir en lui un homme tout dévoué à mes volontés, l'hôte monta pour me dire qu'une demoiselle me demandoit. Je fus d abord effrayé, car tout me faisoit peur dans la situation où j'étois; cepen» dant je me rassurai en reconnoissant dans cette demoiselle une suivante de ma veuve. Cette fille me remit un billet de sa maîtresse où il n'y avoit que ces mots : Je vous attends chez ma cousine pour vous communiquer des choses de la dernière importance. Adieu. Je dis à la soubrette que je serois dans un moment chez la parente en question; et quand elle fut sortie, me tournant vers Sayavedra : Voilà , m'écriai- je , tout ce que je déâirpis! Je sais bien quUl m'en coûtera cher pour soutenir la conversation d'une dame que j'adore et que je vais quitter pour jamais : il n'importe; je veux la voir, dussé-je en mourir de douleur. Je chargeai donc de tout mon fidèle écuyer, qui me dit : Soyez tranquille sur les opérations que je dois faire , et soyez assuré que dans une heure et demie, tout au plus tard, je serai avec des chevaux de poste auîc environs de la maison où vous allez.

Les choses ainsi. régl^^ entre Sayavedra et moi, je me rendis à l'endroit où ma yeuve m'attendoit. Dans quel état s'ofTHt-elle à ma vue! dans un déshabillé où

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il y avoit plus de désordre que de négligence : elle était pâle 9 défaite , et ses yeux paroi^soient encore humides^ des pleurs qu'elle avoit versés; enfin il sembloit que ce fût une autre personne. De mon coté, je n'étois pas moins changé qu'elle. Aussitôt que sa parente m'aperçut, elle sortit d'un cabinet où ces deux dames s'entretenoient, et se retira dans sa chambre, pour me laisser en liberté avec ma veuve, qui commença par répandre des lannes.en me regardait : Savez-vous, me dit-elle, toutes ks infamies qu'on fait courir de vous dans Florence? Ouï, madame, lui répond is-je. d'un air fort mortifié : les noires calomnies que mes ennemis veulent employer pour me perdre sont venues jusqu'à moi; et dans une heure je pars pour Rome , d'où je serai de retour dans cinq ou six jours avec des certificats qui confondront ces calomniateurs. Ces paroles la consolèrent un peu. Elle me conta tout ce que ses parents lui avoient dit de ce gueux , les horribles discQurs qu'il avoit tenus à toutes les personnes qui s'étoient avisées de l'interroger, et elle finit par la curiosité que le grandduc avoît eue d'entendre ce malheureux.

Je laissai parler la dame, tant qu'il lui plut, sans lïnterrcwnpre ; car j'étois si troublé de cette aventure, qi;e je ne pouvois rien dire que de fort mal à propos. Je levois les épaules , je poyssois de Jongs soupirs en regardant le c^el, et je fiaisois mille démonstrations qui lui persuadoient mieux la fausseté de ces bruits, que toute l'éloquence humaine n'auroit pu faire. Ne vous affligez point ainsi sans modération, me dit-elle tendrement; je vous ai aimé sans, vous connoître; et quand vous ne seriez pas ce que je crois que vous êtes, je sens

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