LIVRE IV, CHAP. VII. 43l
cœur, et se faisoient un jeu de mes souffrances. Ce lieu me parut un ,vrai tableau de l'enfer; j'y serois mort de faim si je n'eusse pas eu de l'argent. On juge bien que je payois fort cher tout ce que j'étois obligé d'aicheter pour vivre; encore falloif-il en rendre ^râce au geôlier, qui, par un excès de bonté , venoit me tenir compagnie et manger les deux tiers de ce qu'on m'àpportoit; après quoi il me disoit efTrontément qu'il ne faisoit pas cet honneur aux autres prisonniers.
Sayavedra qui , pour les raisons que j'ai dite^^ n'osoit paroître en ville et solliciter pour moi , faisoit agir mon hôte. Celui-ci, touché de compassion de me voir si injustement persécuté, alla trouver mon avocat, pour l'engager à ne me point abandonner à la malice de mes ennemis. L'avocat, homme charitable et généreux, indigné de la tyrannie qu'on exerçoit au mépris des lois sur un étranger sans appui, entreprit de me servir encore, et de me tirer du moins des griffes de ces voleurs. Il fiaiut savoir de quelle façon il en vint à bout. Pour prévenir un jugement ignominieux qu'on étoit sur le point de rendre contre moi, il me conseilla de souscrire à un accommodement qui me* fut proposé de la part de mes parties, et que je n'ai garde ici de passer sous silence. Us me firent signer une déclaration en bonne forme comme je reconnoissois le seigneur Alexandre Bentivoglio pour un gentilhomme plein d'honneur et d'une vie irréprochable; que je lui demandois pardon de l'avoir injustement accusé d'une mauvaise action, ce que je confessois n'avoir fait qu'à la sollicitation de ses ennemis; enfin, que je n'avois aucun sujet de me plaindre de lui, et que je le priois de m'accorder son amitié.
43a GUZMAN D'ALFARACHE.
Voilà le beau tein|>érainent qu'on trouva pour accommoder les parties. Je n'eus pas plus tôt signé cette déclaration contre mon honneur et ma conscience, que je fus élargi. Que n'aurois-je pas écrit! que n'aurois-je pas fait pour sortir de prison! Ceux qui savent ce que c'est que d'y être m'excuseront bien d'avoir, pour rattraper ma liberté, reconnu un voleur pour honnête homme. J'aurois, je crois,, fait le contraire s'il eût fallu. Je repris le chemin de l'hôtellerie, où Sayavedra étoit dans de mortelles alarmes : il ne savoit si tous les mouvements qu'un homme de bien comme mon avocat pourroit se donner, et le bruit scandaleux que mon emprisonnement faisoit dans la ville , seroient capables de .me tirer du labyrinthe où je ine trouvois engagé. Ce cher confident fut d'autant plus ravi de me revoir libre, qu'il s'y attendoit moins. Tous les messieurs qui logeoient dans l'hôtellerie étoient prêts à se mettre à table pour dîner; aussitôt qu'ils me virenl arriver, ils vinrent m'embrasser^ en me félicitant sur ma sortie de prison. Ils me témoignèrent la part qu'ils avoient prise à mon malheur. Pendant tout le repas, on ne s'entretint que de mes juges , et chacun en fit un éloge digne d'eux. Pour moi, je n'en parlai qu'avec beaucoup de retenue, de peUr de quelque nouvel accident.