‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 217 sur 328 · LIVRE IV; CHAP. VII · texte numérisé non relu

LIVRE IV; CHAP. VII

de leurs amis ? Non , Dieu merci , me repartit-il avec précipitation; quoiqu'ils soient d'une condition plus relevée que la mienne , je serois bien fâché d'avoir des parents ou des amis de leur caractère.

Après avoir fait ces deux questions, ce me semble assez prudemment, je racontai l'histoire du vol de mes coffres. Le solliciteur m'écouta d'un grand sang-froid , et comme un homme qui ri* étoit point du tout surpris de ce que je lui disois. Il m'avoua même que dans Bologne on étoit accoutumé à entendre les exploits du sieur Alexandre , qui n'en faisoit point d'autres qui ne fussent de la nature de celui dont je venois de parler : mais je ne sais, continua-t-il, si, quand vous aurez intenté un procès à votre voleur , vous en serez plus avancé. Il a pour père un terrible mortel, qui s'est mis au-dessus des lois par la méchanceté de son esprit, et que tous les habitants de cette ville craignent comme le feu. Je vous conseillerois plutôt de faire parler secrètement à ce redoutable père, qui peut-être aimera tnfeux eh venir à un accommodement que de souffrir que, cette affaire éclate : c'est le meilleur mo]^en dont vous puissiez vous servir pour rattraper une partie de ce que vous avez perdu. Je répondis au solliciteur que j'étois fort de son avis, et qu'outre l'aversion que j'avois pour les procès, je jugeois bien que je ne gagnerois pas grand'chose à poursuivre un voleqr qui se trou voit fils d'un homme pareil à celui qu'il venoit de me dépeindre. Je le pressai ensuite de-se charger de cette commission lui-même ; et comme il témoignoit de la répugnance à se mêler d'uiie affaire désîfgréable à l'avocat Bentivo- ^lio, je lui promis une bonne récompense s'il pouvoit

réussir. Il ne put tenir contre cette promesse, et surle-champ il eut le*courage d'aller chez le père du sieur Alexandre.

Mon solliciteur ne tarda pas à revenir. Il «voit Tair si peu content, qu'il ne me fut pas difficile de deviner qu'il avoit perdu sa peine. Aussi me dit-il que le superbe avocat Ta voit fort mal reçu ; qu'au lieu de vouloir s'accommoder, il avoit pris du point dlioimeur la proposition qu'on lui en avoit faite; qu'il s'en tenoit tellement offensé , qu'il semblpit que je fusse le voleur et son fils le volé ; et qu'enfin il avoit vomi feu et flamme contre moi. Je me déterminai donc, puisqu'on m'y forçoit , à implorer le secours de la justice. Le solliciteur me pria de l'excuser s'il refusoit de m'étre de quelque utilité dans cette affaire , attendu que le père de ma partie l'avoit menacé de l'envoyer à rhdpital avec toute sa famillç , s'il apprenoit qu'il me rendit directement ou indirectement le moindre service. Du moins , lui dis-je, enseignez-moi le nom et la demeure de quelque bon jurisconsulte. 11 balançoit à me faire ce plaisir, tant il craignoit les Bentivoglio ; mais remarquant que je tirois de l'argent de ma poche pour payer les pas qu'il avoit faits pour moi, il. me nomma un avocat très habile, honnête homme même^ et de plus, ennemi secret de mes parties, en me suppliant de ne dire à personne qu'il me l'eût indiqué.

J'allai trouver cet avocat, à qui jeïs aussi un détail du vol fait à Sif nne. Il prit la parole lorsque j'eus achevé de parler. Toute la ville de Bologne, me dit-il, sait déjà cette aventure. Alexandre est revenu chargé d'habits qu'il a fait ajuster, à sa taille , et qu'il dit aVoir gagn^

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à Rome à un jeune Espagnol. Personne n ignore à quel jeu. Ne perdez pas de temps, ajouta-t-il, pdussez vigoureusement cette affaire : je ne doute pas qu!on ne vous rende justice, quelques mouvements que le père Bentivoglio puisse se donner pour qu'on vous la refuse. Je dis à mon avocat que je le çonjurois de prendre mes intérêts en main; que j'avois ouï vanter ses lumières et son intégrité ; que j'étois convaincu qu'il n'oublieroit rien de tout ce qu'il falloit faire pour que je n'eusse pas lieu de me repentir d'être venu à Bologne. Il me répondit qu'il y alloit travailler fort sérieusement; que je n'avois qu'à faire un petit tour en ville , et revenir chez lui dans trois heures. Je n'y manquai pas ; et il n^e montra effectivement une requête bien dressée. Mon affaire y étoit exposée eti beaux termes, et si clairement que j'en fus très satisfait.

Nous allâmes tous deux la présenter au magistrat qu'on appelle el ojrdor del torron^ l'auditeur dé la tour; c'est le juge ou le lieutenant criminel. Plus j'observois mon avocat, et plus je m'apercevois qu'il s'y portoit de bonne grâce, autant pour soutenir mon droit que pour chagriner son confrère Bentivoglio. Mais soit que celui-ci eût été averti de mon dessein par le ^solliciteur, soit qu'il fût grand ami de l'auditeur et du greffier, je n'eus pas sitôt donhé ma requête qu'il en fut informé, et qu'il porta' plainte contre moi devant le même juge, disant que j'attaquois la réputation de son fiis et diffar mois sa msÂson ; et non-seulement il prétendoit que je lui fisse réparation d'honneur, il demandait encore que je fosse condamné à une peine ^fïlictive. Ce n'est rien que cela , me dit mon avocat : si Bentivoglio n'a pas

d'autre plat de sa façon à nous servir, nous devons peu le craindre. Nous ferons réponse à ses plaintes, quand l'auditeur aura répondu à notre requête. Ce que ce juge fit, de quelle manière, grand Dieu! en ordonnant que dans^trois jours, pour tout délai, je produirois mes preuves du vol dont j'accusois le seigneur Alexandre Bentivoglio.

Quand j'aurois envoyé un homme en poste à Sienne pour y lever les informations qui y avoient été faites, il n'auroit pu être de retour à Bologne en si peu de temps. M. l'auditeur ne pouvoit l^ignorer, puisque j 'a vois allégué dans ma requête que c'étoit de Sienne que j'attendois mes plus fortes preuves. Mon avocat, pour pousser ce juge, lui remontra, par une seconde requête, qu'il étoit contre l'usage de prescrire un temps au^demandeur : et par là du moins il espéroit obtenir un terme plus raisonnable ; il fut trompé dans son attente. Ne pouvant plus, après cela, douter de la bonne intelligence qui régnoit entre l'auditeur et l'homme de bien à qui j'avois affaire, il me dit, en rougissant 'de honte de l'injustice effroyable qu'on me faisoît dans Son payç : Je n'ai plus d'autre conseil à vous-donner que de vous éloigner de cette ville ; il n'y fait pas bon pour vous. Je ne vois que trop, parle tour malin qu'on vous a joué, que vous n'y feriez que perdre du temps, de la peine et dé l'argent : encore ne sais -je, continuat-il en braillant la tête , si vous en seriez quitte à si boii marché. Vous êtes étranger ; et l'on croit îbi que tout est permis cohtre les personnes d'une autre nation que 1 -Italienne

Cela n'est pas possible , m'écriai-je d'un ton qui ne

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dëcouvroit que trop Tagitation de mon âme. Sommesnous donc ici chez des barbares? Encore parmi les bar- . bares, me répondit-il, on suit les lois naturelles, au lieu que dans ce pays-ci l'on n'en connoit aucune. Je vous le répète encore, poursuivit-il, mon % vis est que vous ne vous arrêtiez pas plus long-temps dans cet endroit du monde oîi les principaux officiers de justice sont si peu scrupuleux, qu'ils peuvent faire passer un coupable pour un innocent^, et traiter un' innocent comme un coupable. Je promis à mon avocat que dès le jour suivant je ne manquerois pas de faire ce qu'il me conseilloit. Je le remerciai des peines et des soins qu'il avoit bien voulu prendre pour moi, et je tirai ma bourse pour le payer grassement ; maïs il me déclara qu'il ne recevroit rien. Vous avez assez perdu, me" dit-il. Si j'acceptois quelque argent de vous, je croirois mériter d'être confondu avec ceux dont vous avez sujet de vous plaindre. D'ailleurs , je veux qu'en quittant le séjour» de Bologne vous soyez persuadé que si les fripons y fourmillent, il ne laisse pas d'y avoir quelques honnêtes gens.

Je m'en retournai chez'moi plein d'estime pour mon avocat. Je trouvai Sî^^avedra, qui n'étoit pas sans inquiétude; 11 craignoit qu'à h fin je ne le sacrifiasse pour fHvcÀ* mes effets. Véritablement je n'a vois qu'à le prodiiire en justice, je faisois cesser les chicanes du vieux Bentivoglio. Je n'étois pas capable d'une pareille trahison; je lui avois pardonné la sienne, et il me servoit avec un zèle qui ne me permettoit plus de me souvenir du passé. Je lui dis que notre procès étoit fini , quoiqu'il n'eût pas encore été jugé, et -que nous n'avioAs

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qu'à chercher fortune ailleurs; que je voulois partir pour Milan le lendemain dès la pointe du jour; qu'il n'avoit qu'à retenir des chevaux de louage et tout mettre en état pour notre départ. Â peine eus-je donné ces ordres à Sa^avedra, qu'il entra dans riiôtellerie une troupe de sergents et de recors, métier que le dkible auroit honte de faire. Us vinrent à moi d'abord qu'ils m'aperçurent, et me saisissant brusquement au collet, ils me conduisirent en prison. J'eus beau leur demander quel crime j'avois commis pour être traité si indignement, ils ne me répondirent autre chose, sinon qu'on me le diroit en temps et lieu. On me le dit en effet : j'appris que c'étoit pour avoir été volé, et que je serois bien heureux si je ne sortois de prison que pour aller aux galères; que monsieur l'avocat Benti- Yoglio, pour punir l'insolence que j'avois eue de me plaindre de son fils, et de présenter deux requêtes, qu'on dèvoit regarder comme des libelles diffamatoires contre la noblesse de sa race, et en particulier contre le seigneur Alexandre, dont tout le monde connoissoit les bonnes mœurs, avoit obtenu de la justice de monsieur l'auditeur uùe permission de me faire arrêter, en attendant qu'on me fît subir un châtiment convenable à ma témérité.

C'est ce que coTitenoit'une longue feuille de papier* qu'on me fît lire, et que je ne lus pas sans lever cent fois les yeux et les mains au ciel, au grand plaisir de mes sergents et du geôlier, qui étoient présents , et qui rioîent sous cape, Dieu sait de quoi! Je fus là deux ou trois jours sans voir personne que le concierge, ses valets et ses servantes, qui m'insultoient de gaieté de

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