‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 220 sur 328 · LIVRE IV, CHAP. VIII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAP. VIII

le jeu, et je me regardois comme la cause de sa ruine; puis blâmant ma sotte sensibilité : Je suis bien fou y disois-je, de me tourmenter Tesprit si mal à propos. Mes propres affaires ne doivent*elles pas assez m'afâiger? Faut-il que je m'occupe du chagrin des autres ? Tandis que je faisois ces réflexions, j'entendis ce jeune homme entrer dans sa chambre, qui n'étoit séparée de la mienne que par une cloison de sapin. Il revenoit de la ville sans avoir pu trouver de l'argent; et plus piqué contre les gens qui lui' en avoient refusé que contre ceux qui lui en a voient gagné : Quelle misère, s'écrioitil! Se peut-il que dans Bologne un honnête homme cherche en vain trente pistoles à emprunter? Les Bo* Idnois ne sont pas des chrétiens, ce sont des Turcs: encore je ne sais si les Turcs ne seroient pas assez hii* mains pour me tirer de l'embarras où je suis, £n disant ces paroles il poussoit de gros soupirs, et se promenoit en long et en large dans sa chambre; ensuite, se metp tant en fureur, il mugissoit comme un taureau , doonoit de grands coups sur sa table , et cbargeoit de malédic* tions tous les habitants de la ville. Enfin, las de jurer et de tempêter, il se jeta sur son lit, oii, le prenant sur un ton plaintif, il renouvela ses lamentations.

J'avois beau faire des efforts pour m'endurcir le cœur, je sentois malgré moi que j'éiois fort touché de son infortune. Dans ce temps là mon confident arriva dans ma chambre, pour me dire qu'après avoir bien couru il a voit eu le bonheur de trouver des chevaux de retour pour Milan. Parle bas, mon ^mi, lui dis-je à l'oreille; mon voisin est ^ affligé d'avoir perdu son argent, qu'il, me fait pitié : je t'avouerai même que je

suis furieusement tenté de le venger. Eh! que feriezvous pour y réussir, me dit-il ? Je prendrpis ce soir sa place, lui répondis-je, et je m'embarquerois au jeu: c'est le moyen de nous remettre en fonds tout d'un coup , ou d'aller tout droit à l'hôpital. Au bout du compte , l'argent qui nous reste ne sauroit nous mener bien loin. Trente pistoles que nous avons peut-êtr^ sont si peu de chose pour des voyageurs qui ne vont point à pied, et qui vivent noblement dans les hôtelleries, qu'il n'y a point, ce me semble, à balancer. Il s'agit de faire deux repas par jour, ou de n'en faire qu'un et de nous coucher sans souper. Qu'en penses-tu, Sayavedra? J'attends ton conseil là-dessus. Ne me dis pas que je vais remplir la place d'un homme qui a joué de malheur, et que la mauvaise fortune est contagieuse ; je ne^ suis point un joueur superstitieux ; et d'ailleurs je puis t'assurer que j'aurai affaire à des gens qui n'en savent pas plus que moi.

Mon confident me répondit qu'il approuveroit toujours ce que je jugerois à propos de faire; mais qu'il me conseilloit, puisque je voulois bien le consulter sur cela, de ne, me fier que de la bonne sorte au hasard, dont je connoissois le caprice, et de prendre des mesures pour me le .rendre favorable. Eh ! quelles mesures, luidis-je, en feignant d'être neuf dans ce métier? Bon, répliquoit-il, ignorez- vous que lorsqu'on joue pour gagner on se sert saris façon des moyens les plus sûrs de s'emparer de l'argent du prochain ? Les honnêtes gens d'aujourd'hui ne s'en font pas le moindre scrupule. Si vous m'en croyez , vous ne serez pas plus sot que les autres; et je m'offre à vous aider de mes

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