‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 221 sur 328 · LIVRE IV, CH AP. VIII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CH AP. VIII

petites lumières. Sayavedra me ravit par ce discours. J'ëtois bien aise qu'il me présentât ses services de luimême; car j'avois jusque-là gardé toujours avec lui le décorum de la maîtrise; ce qu'il faut nécessairement faire avec les valets, si vous voulez qu'ils vous servent bien.

Je dis à mon confident que je n'avois envie de jouer que pour gagner, et que s'il sa voit quelque infaillible moyen déjouer toujours heureusement, il me feroit plaisirde me l'apprendre ; que s'il y avoit quelque mal à l'employer, on devoit me le pardonner dans le mauvais état oi^'Se trouvoient mes affaire^. Il fut charmé à son tour de voir que je me prêtois de si bonne grâce au désir qu'il avoit de m'endoctriner. Je ne veux, me dit-il, que vous donner seulement une Ipçon pour vous mettre en état de rafler ce soir tout l'argent des autres joueurs. Je ferai dans les bonnes occasions une petite ronde, sous prétexte de moucher les chandelles ou de vous donner à boire. Je veriai d'un coup d'œil les cartes de vos joueurs, et je vous ferai connoître tout leur jeu, tantôt avec mes doigts et )es boutons de mon habit, et tantôt en tenant sur ma poitrine la main droite ou la gauche. Lorsque Sayavedra m'eut ainsi parlé, je demeurai d'accord avec lui que je serois bien maladroit si je perdois avec un pareil secours. Nous convînmes donc entre nous de ce que signifîeroit chaque signe, et il ne tint qu'à mon pédagogue de. s'apercevoir qu'il avoit en moi un sujet des plus disciplinables.

A l'heure du souper je me rendis dans la salle, où les deux joueurs qui avoient gagné étoient déjà. Mon voisin le futur avocat y arriva bientôt, et nous nous

liiimes tous à table. Pendant tout le repas, Tëcolier qui aroit perdji, quoiqu'il eût k mort au cœur, fit tous ses efforts pour paroître gai. Il parla beaucoup , porta des brindes à tous les convives , et affecta de faire l'agréable. Après le souper, les deux messieurs qui avoient joué avec lui se disposèrent à recommencer. On apporta dès cartes; et comme on se préparoit à tirer pour les places, mon voisin dit : Messieurs, j'espère que vous ne ferez pas difficulté de jouer trente pistoles sur ma parole; je dois demain sans faute recevoir une somme considérable. A ces mots, le François fit la grimace et ne répondit rien. L'autre joueur, plus hardi, déclara qU*il ne joueroit jamais sur la parole de personne ; que c'étoit un serment qu'il avoit fait, ayant remarqué plus d'une fois que cela lui portoit guignon. Hé bien , messieurs , reprit l'apprenti avocat, je vous demande donc un moment de patience; je cours chez un marchand que je n'ai pas trouvé tantôt, et qui certainement me prêtera tout ce que je voudrai. Les jouetirs lui repartirent qu'il pouvoit aller faire ses affaires et revenir les joindre dans la salle, où ils Tattendroi en t jusqu'à minuit.

Je pris alors la parole , et m'adressant aux deux cavaliers qui restoient, je leur demandai s'ils vouloient que je fisse le troisième jusqu'au retour de leur camarade; que je lui céderois volontiers la place, puisque ayant résolu de partir le lendemain de grand matin, je ne pouvois leur tenir compagnie fort long-temps. Ces messieurs, qui sur ma physionomie jugèrent assez mal de mon adresse au jeu, me répondirent avec joie que je leur ferois hien de l'honneur. Pendant qu'on inettoit les cartes en ordre, j'appelai Sayavedra, et lui

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