LIVRE IV, CHAR IX
nous traitera. Peut-être nous trouverons -nous dans quelque embarras où notre plus grande peine sera d'être connus , et de voir nos véritables noms couverts d'infamie. Pour prévenir ce malheur, changeons «les. J'approuvai son idée , et nous voilà tous deux à rêver aux noms que nous emprunterions. Mon frère prit celui de Mateo Lujan; et moi, comme je me souvins d'avoir oui dire que la maison des Sayavedra étoit Une des plus illustres 'de Séville, je l'adoptai, et je résolus de me faire partout appeler Sayavedra. J'interrompis en cet endroit mon confident : Est-il possible, lui dis* je , que tu n'aies jamais vu cette ville ? cependant tu m'en as parlé à Rome d'une manière à me persuader qu'il falloit que tu la connusses. Bon, répondit-il, j'ai vu tant de gens qui y ont été, et j'en ai lu tant de descriptions , qu'il n'est pas étonnant que j'en aie dans l'esprit un tableau fidèle.
Nous étant donc tous deux parés de ces beaux noms, poursuivit-il , nous ne songeâmes plus qu'à nous déterminer sur la route que nous prendrions. J'avois tié« claré que je voulois passer en Italie, et mon frère m'a* voit témoigné le même désir ; mais changeant tout à coup de sentiment, il lut prit fantaisie d'aller en France. La contestation que nous eûmes là - dessus devint si vive, que, nous trouvant. entre deux chemins, dont l'un oonduisoit à Saragosse, et l'autre à Barcelonne , il enfila le premier, et moi le second, en nous souhaitant l'un à l'autre toutes sortes de prospérités. Après cçtte séparation fraternelle, je me rendis à Barcelonne pour m'embarquer sur les gafères qu'un grand nombre de peiv sonnes y àttendoi^it aussi dans le même dessein. Elles
n'y arrivèrent qu'un mois après. Pendant tout ce temps-là je m'habillai proprement, je cherchai les plus agréables compagnies; le jeune seigneur Sayavedra étoit fort bien reçu partout : il jouoit, faisoit bonne chère,. et ne refusoit pas quelques-uns de ses moments à l'amour. Enfin, je me réjouis si bien, que les galères venues, mon hôte payé, mes provisions faites, je m'embarquai gaillardement avec six pistoles de reste, Nous arrivâmes heureusement à Gènes, oîi trouvant d'abord une felouque qui partoit pour Naples, je n'en voulus pas perdre la commodité. Nous eûmes toujours le vent si favorable, que le voyage fut très court.
Si d'un côté j'étpis bien aise de *me voir dans la ville du monde oîi j'avois le plus souhaité d'être , j'avois de l'autre beaucoup de chagrin quand je considérois l'état de ma bourse, laquelle étoit aussi plate que celle d'un hermite. Naples, disois-je , est sans doute le séjour de tous les plaisirs; mai» les plaisirs y coûtent autant qu'ailleurs. Quiconque est sans argent à Naples n'y peut faire qu'une très sotte figure. Je jugeai bien qu'il falloit user d'industrie : je m'adressai pour cela. aux maîtres du métier; je leur fis connoître* l'envie et le besoin que j'avois d'être leur confrère. Mon air dç.fripon les prévint d'abord en ma faveur; et, après un petit examen qu'ils me firent subir, ils me trouvèrent assez de disposition à mériter l'honneur d'entrer, dans leur corps. Je n'y fus pas si tôt agrégé , qu'ils me firent commencer par servir de second et de croupier au jeu. De leur propre aveu, je m'en acquittai comme. si j'eusse eu des principes ; ce qui fut cause que je, ne tardai guère à être employé à là filouterie commune , c'est-à-dire à