LIVRE IV, CHAP. IX
couper des bourses, à crocheter des portes, à voler la nuit des manteaux; en un mot, à cent pareils exercices, qui ne sont que l'A, B , C de Tëcole des filous^ et qui élèvent, d'échelon en échelon, un honnête homme à la potence.
Mais, sans vanité, j 'a vois un esprit trop supérieur pour m'en tenir à ces petits tours, et j'en fis deux ou trois qui passèrent pour des coups de maître. Il faut que je vous les rapporte. L'hôtel du connétable est le ren-> dez-vous de toutes les personnes de qualité, qui s'y as* semblent tous les soirs pour jouer. J'avois déjà été une fois dans cette maison à l'heure du jeu , et j'avois observé toutes les choses d'un œil curieux; j'avois surtout pris garde qu'il y avoit sur chaque table de joueurs deux gros flambeaux d'argent avec des bougies, et cette re^ marque me fît imaginer un expédient pour m'emparer d'une paire de ces flambeaux. J'en achetai deux d'étain à peu près de la même grandeur, avec deux bougies; je mis le tout proprement dans mes poches; et un soir, m'étant habillé de manière que je pouvois passer pour un garçon qui appartenoit à quelque seigneur de l'as* semblée, je me glissai chez le connétable. Je me postai à la porte d'une petite chambre oîi il y avoit deux jeunes cavaliers qui jouoient. Je m'aperçus avec joie qu'il n'y avoit point là de pages du logis ;lls étoient tous dispersés dans les autres chambres, qui paroissoient pleines de monde. Il y avoit long-temps que mes deux joueurs étoient aux prises , et déjà leurs bougies, presque toutes consumées, commençoient à en demander d'autres. Je saisis ce favorable instant. Je tirai de mes poches mes flambeaux d'étain; j'y mis mes bougies, que
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j'allai allumer aux lampions d(mt l'escalier étoit éclairé; j'entrai respectueusement dans la chambre des deux cavaliers avec mes flambeaux à la main ; je les posai hardiment sur la table , à la place des deux qui y étoient^ et que j'emportai promptement sous mon manteau, après les avoir éteints. Je courus aussitôt à toutes jambes au grefFe , je veux dire chez notre capitaine , qui étoit notre receleur ordinaire, un personnage grave, et qui passoit pour un fort honnête homme dans la ville. Il nous servoit de protecteur et d'avocat quand il nous arrivoit d'être pris au trébuchet, et, par reconnoissance, nous lui donnions le cinquième de tous les vols que nous faisions.
Une autre fois je fis un tour encore plus effronté. Je passois dans une grande rue devant une maison qui me parut devoir être la demeure de quelque homme opulent; comme en effet, j'appris depuis que c'étoit celle d'un riche notaire et greffier. J'entrai dans cette mai* son , dont la porte étoit ouverte; j'enfilai deux ou trois pièces de plain-pied sans rencontrer personne, et je vis dans la dernière, sur une table, une robe de femme du plus beau velours de Gênes, et toute neuve. Je la mis sans façon sous mon manteau , et en deux sauts je regagnai le pavé. Malheureusement je trouvai à la porte le maître de la maison, lequel, me voyant sortir de chez lui avec quelque chose de gros sous le bras, m'arrêta brusquement, et me demanda d'un ton de voix terrible ce que je portois sous mon manteau. Plus d'un autre, à ma place , eût été déferré : moi, sans paroître ému du contre-temps, je lui répondis que c'étoit la robe de velours de madame, et que je la remportois pour