‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 229 sur 328 · LIVRE IV, CHAP. IX. 45l · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAP. IX. 45l

en raccommoder le collet et démonter une manche. A la bonne heure, reprit41 : rapportez-la bientôt, car ma femme en aura besoin cette après-midi pour aller rendre viâite à une dame de condition de ses amies: Je lui repartis que je n'y rilan(|uefsois pas , et en disant cela je mMloignai de lui comme un daim..

Cette aventure se répandit dans la ville , et dès le jour suivant j'entendis dire que le notaire , après m'avoir pailé y rentra che:? lui; qu'il trouva sa femme et deux ou ti'ois domestiques qui faisoient autant de bruit qu'on en fait dans une taverne; que la maîtresse crioit à pleine tête : Où est ma robe ? elle étoit ici tout à l'heure : vous me la payerez; que les domestiques n'ayant vu entrer ni sortir personne de dehors disoient qu'il falloit que le diable lui-même leût emportée; et qu'enfin le mari fit cesser ce vacarme en leur apprenant ce que la robe étoit devenue. On ajoutoit à cela qu^il courut sur-lechamp chez tous les huissiers de Naples;. qu'il leur dépeignit à peu près ma figure , et qu'ils me cherchoient actuellement avec tous4eurs archers. Pendant qu'ils fai^ soient des perquisitions inutiles , mon butin étoit en sûreté chez notre protecteur, avec qui nouii nous mo^ quifons du notaire et des sergents. Cependant ce tour, que j'avois fait avec autant de bonheur que de subtilité, eut des suites qui ne sont pas Tetidroit de ma vie qui occupe le plus agréablemetit- ma mémoire. Les voici :

Un jour, me promenant hors de ia ville , dans un lieu où coule un assez large ruisseau , je vis sur ses bords de très beau linge qu'une blanchisseuse venoit de laver et d^éfeiidre sur l'Jfierbe. Les occasions me tentent, c'est mon foible. Je ne pus résister à l'envie dé m'appro-

prier ce linge ; aussi-bien c'étoit une chose dont j'avoi» alors grand besoin : je n attendois plus que le moment de pouvoir faire mon coup sans que la lavandière s'en aperçût. Ce moment vint, et je le saisis si prestement, qu'enlever ce qu'il y avoit de meilleur, et reprendre le chemin de la ville, cela fut fait en un clin d'œil. Néanmoins, quoique la femme n'eût pas remarqué mon action, il arriva qu'elle jeta les yeux par hasard du côté* de son linge. Étonnée, d'y trouver les deux tiers pour le moins à redire, elle regarda de toutes parts, et ne voyant que moi aux environs, elle jugea que je de vois être le voleur. Là-dessus elle abandonna toiit le reste de son linge, et se mit à courir après moi en criant : Au voleur! au voleur! d'une voix qui faisoit retentir toute la campagne. Dans cet embarras, que pouvois-je faire? Je laissai tomber doucement de dessous mon manteau le paquet dont j'étois chargé, en m'imaginant que par là j'apaiserois la blanchisseuse , qui , satisfaite d'avoir rattrapé son linge, retoumeroit sur ses pas. Mais, soit qu'elle crût que j'en emportois encore, soit qu'elle eût juré ma perte , elle me poursuivit jusqu'à la porte de la ville , où la sentinelle m'arrêta pour me demander ce que c'étoitt La lavandière arriva aussitôt, ^et me donna mille gourmades, en disant que j'étois un voleur qui avois pris tout son linge. On me fouilla partout; et comme on trouva mon manteau et le dessous de mon bras mouillés , on n'eut pas de peine à deviner que je m'étois défait du paquet. pour pouvoir nier que j'eusse volé mon accusatrice; Il ne m!en fallut pas davantage pour mériter et obtenir un logement dans le palais de la justice.

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