LIVRE I, CHAP. VI
notre hôte de nous préparer de bonne heure à déjeuner; ensuite nous allâmes nous coucher sur de la vieille , paille , après avoir étendu dessus quelques couvertures pour nous servir de matelas. La fatigue de la journée et la quantité de vin que j'avois^ bu me procurèrent un sommeil si profond, que les puces, dont je fus la proie toute la nuit , n'eurent pas le pouvoir de le troubler; je crois que j'aurois dormi jusqu'au lendemain au soir, si l'ânier ne m'eût réveillé au lever de l'aurore , pour m'avertir qu'il étoit temps de songer à notre départ. Je fus bientôt prêt , je n'eus qu'à me secouer , et qu*à ôter de* mes cheveux les brins de paille dont ils étoient mêlés; j'avois tout l'air d'un petit monstre, dans l'état oîi les puces m'avoient réduit. Elles m'avoient tellement défiguré le visage , qu'on m'auroit pu prendre pour un garçon qui avoit la rougeole ; si dans ce moment-là j'eusse été transporté dans la place de Séville, je doute que quelqu'un m'eût reconnu.
Ce jour-là étoit un dimanche : nous commençâmes par aller entendre la messe, puis nous revînmes à Thôtellerie , où mon gourmand de camarade n'oublia point le déjeuner; ce fut le premier soin dont il s'embarrassa. Messeigneurs , nous dit l'hôte , j'ai mis en ragoût un morceau de ce même veau dont vous avez soupe hier au soir^ et je puis dire que j'ai employé tout mon art pour en composer un plat digne de vous être présenté. L'ânier, à qui ce discours faisoit venir l'eau à la bouche, courut se mettre à table , et se jeta sur le ragoût , qui lui parut aussi bon que s'il eût été de chair de paon : je demeurai quelques moments à le regarder, sans me sentir la moindre envie de l'imiter, soit que mon ap-
petit ne ftfi. pa$ ouvert de si bon matin, soit que j'eusse mcore mon souper sur Testomac; mais il y alloit d'une manière à persuader qu'il mangeoit la meilleure chose du monde. Outre cela, craignant de me repentir à la dtfiée de n'avpir pas profité d'un si bon déjeuner, je fis un effort pour avaler quelques morceaux : bien loin de trouver le veau aussi ragoûtant que mon camarade le disoit, le goût m'en parut désagréable; quant à la sauce, comme l'bote avoit eu ses raisons pour y prodiguer le poivre et le sel, elle prenoit si fort à la gorge, qu'il m'y fallut renoncer aussitôt que j'en eus tâté; de plus , iâ viande étoit si dure , que je ne pus m'empecher de dire : voilà un veau bien coriace ; j'ajoutai mâme qu'il n'avoît pas le goût de son espace. Sotre hôte qui m'entendoit prit la parole, en rougissant un peu malgré son impudence : Ne voyez- vous pas, dit-il, qu'il n'est pas assez mortifié. L'ânier croyant ce qu'avançoit l'hôte, ou du moins que j'avois tort d'être si délicat, s'écria d'un ton railleur : Ce n'est pas cela , c'est quje notre jeune cadet de Séville a toujours été nourri d'œufs frais ejt de craquelins ; tout autre chose est mauvaise pour lui.
Je haussai les épaules à ce trait de mon camarade , et ne dis pas un mot; ne sachant si je n*etûis pas effectivement trop difficile , ou plutôt m^imaginant être déjà dans un autre mcoide : cependant je ne pus me résoudre à mettre la main au plat, et je commençai à . faire des réflexions qui n'étôient pas d'un homme de mon âge. Je me rappelai l'emportement de l'hôte lorsqu'il nous avoit vu rire le soir au souper; le serment qu'il nous avoit fait sans nécessité; et comme toute