LIVRE V, CHAP. I
en allez juger. Le banquier a mis depuis peu dans son coffre-fort une grande bourse de chamois , oîi il y a mille belles pistoles. Je les enlèverai un dimanche au matin pendant que le patroa entendra la messe ; j'irai joindre à la poste Sayavedra, qui aura retenu deux chevaux ; nous partirotis dans le moment , et nous piquerons si vigoureusement nos mazettes, que nous serons bien loin de la ville avant que le banquier s'aperçoive de la saignée que j'aurai faite à son coffrefort.
Après avoir écouté fort attentivement Aguilera , je lui dis que son projet étoit diablement délicat ; qu'un garçon connu dans la ville pour le commis de ce banquier» pouvoit rencontrer quelqu'un qui , surpris de le voir sur un cheval de poste , et le soupçonnant d'avoir fait quelque mauvais coup , ne manqueroit pas de courir chez son inaître pour lui en donner avis ; que le banquier étant revenu de la messe découvrîroit peut-être d'abord qu'on l'avoit volé ; que le bruit s'en répandroit à l'instant dans la ville, et qu'on sauroit bientôt qu' Aguilera auroit pris la poste ; que sur cela son pa-* tron feroit suivre ses traces par des gens bien montés, et à qui le voleur auroit de la peine à échapper. Je lui représentai encore d'autres inconvénients qui lui firent voir clairement que son dessein étoit fort mal conçu. Il en demeura d'accord enfin , et cependant il me dit qu'il ne laisseroit pas de l'exécuter, puisqu'il ne pouvoit faire autrement. J'ai affaire, continua-t-il , à un homme qui ne sort jamais de chez lui que les fêtes et les dimanches pour aller à la messe , et qui revient une ^emi- heure après se renfermer. Il couche dans la
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chambre où sont ses papiers et «on argent , et 9 n'a
point d'autre cabinet.
Quand il seroit encore plus sédentaire et plus vigilant , lui répliquai-je , on peut lui ravir sa bourse de chamois sans s'exposer au péril que vous voulez braver si témérairement. Ma foi, messieurs, si vous n'en savez pas davantage , vous n'êtes encore que de3 apprentis dans votre métier. Je veux vous montrer qu'un génie supérieur a bien d'autres lumières que les vôtres. Je me charge, si vous le souhaitez, de la conduite de cette entreprise ; et , sans vous envelopper dans le malheur que je puis éprouver si la fortune m'est contraire, je vous réponds des mille pistoles, pourvu qu'elles soient dans huit jours dans le coffre -fort. Sayavedra %t son ami se prirent à rire à ce discours, qui leur causa autant de joie que s'ils eussent déjà eu entre les mains la bourse de chamois. Ils me remercièrent de l'offre que je leur faisois, et me laissèrent volontiers conduire ce projet d'importance , bien persuadés , particulièrement Sayavedra, que je ne leur parlerois pas de cette sorte si je n'étois pas comme assuré de l'événement. Ne vous embarrassez de rien , leur dis-je , messieurs ; vous verrez qu'un homme qui a été page cinq ou six ,ans en sait plus long qu'un bandit de la Romagne. Ils redoublèrent leurs ris à ce trait railleur , qui regardoit Sayavedra. Ensuite je fis quelques questions au fidèle commis du banquier.
De quel moyen, lui dis-je, prétendiez- vous donc vous servir pour tirer la bourse du coffre-fort ? Vous n'en avez pas la clef? Non certainement, me répondit-il. Le patron ne la confie à personne. Il me la donne