LIVRE V, CHAP. I. 46l
seulement quelquefois, lorsque je suis avec lui dans son cabinet , et que , pendant qu'il écrit , quelqu'un vient demander le payement d'une lettre de change. Il me jette la clef pour prendre un sac dont il m'indique le numéro , et tandis que je compte l'argent , il a un œil sur ce qu'il écrit et Tautre sur ce que je fais. Cela étant, repris-je, il sera bien difficile de prendre l'empreinte de cette clef. Beaucoup moins que vous ne pensez , repartit^ Aguilera. J'ai, Dieu merci, la main subtile : je promets de vous apporter l'empreinte de la clef du coffre-fort, et même, si vous le jugez à propos, celle de la clef d'une petite armoire où mon bourgeois serre ses livres de compte, et l'argent qu'il emploie à ses dépenses ordinaires. A ces mots , qui me firent tressaillir de joie, je lui dis que s'il pou voit prendre ces deux empreintes^ nous serions encore plus sûrs de notre fait.
Je n'oubliai pas de m'informer de la disposition du cabinet, de la manière dont les sacs étoîent faits , des marques qu'ils avoient , en un mot , de toutes les particularités , tant du dedans que du dehors du coffrefort. J'en fis un mémoire circonstancié, que le commis me dicta , ensuite je renvoyai Aguilera chez son maître , en lui disant que je l'instruirois, quand il en seroit temps, du personnage qu'il auroit à jouer. Après son départ , je dis à mon confident que je venois de mettre son ami à une grande épreuve ; que je doutois fort qu'il m'apportât les empreintes. Mais Sayavedra , qui avoit une haute opinion de son industrie , m'en fit un nouvel éloge , qui fut justifié deux: jours après. Aguilera me tint parole , et m'enseigna où je trouverois un serrurier
qui me feroit deux fausses clefs , pourvu qu'il fût payé grassement. Je n'ai plus qu'une question à tous faire, dis-jeà notre commis : à quelle heure votre maître est-ii dans sa boutique ? car les banquiers ont coutume d'en avoir une en Italie. Aguilera me répondit que son patron s'y tenoit ordinairement le matin ^ depuis dix heures jusqu'à midi. C'est assez, lui répliquai-je ; re* tournez chez vous , et retenez bien ce que je vais vous dire : demain je ne manquerai pas d'aller sur les dix heures à la maison du banquier ; faites en sorte que vous y soyez aussi, et ne perdez pas une parole de ce que je lui dirai , afin que vous en puissiez rendre témoignage , s'il le faut.
Tout étant ainsi réglé , je portai sur-le-champ mes empreintes à l'honnête serrurier à qui l'on m'avoit dit de m'adrcsser ; et il se trouva qu'en effet c'étoit un homme de bonne composition. Il me promit de faire incessamment les deux clefs pour deux pistoles , dont il en toucha une d'avance. Comme je revenois de chez ce bon ouvrier à mon hôtellerie , j'aperçus dans la boutique d'un marchand une espèce de cassette à bijoux fort propre. Il me prit envie de la marchander, et, après l'avoir bien examinée , je l'achetai. Sayavedra , qui m^accompagnoit , me* parut un peu surpris de cette emplette. Je ne .pus m^empêcher de rire de son étonnement. Ami, lui dis^je, cette jolie cassette de cuivre doré ne sera pas inutile à notre dessein. Je m'en doute bien, me répondit-»!! en- souriant; vous ne l'avez pas achetée comme unsot ; vous savez l'usage que vous en ferez , et je m'en rapporte fort à votre seigneurie. ' Je me rendis le lendemain , sur les dix heures, à la