‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 241 sur 328 · LIVRE V, CHAP. II · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAP. II

logé. Il me répondit avec beaucoup de politesse que je li^avots qu'à lui faire apporter l'espèce , et qu'il la garderoit aus^i long-temps que je le jugerois à propos. Je retournai chez moi sur-le-champ, et je revins ici une heure après avec mon valet, qui portoit dans une cassette de cuivre doré mille pistoles en or, tant d'Espagne que d'Italie , avec un sac taché d'encre et lié d'un ruban rouge , où étoient en argent trois cents trente écus, dont il y en avoit trente de romains. Le banquier compta et pesa les espèces , qu'il remit avec leurs bordereaux dans la cassette et le sac ; puis il enferma le tout dans son coffre-fort.

Jusque-là le banquier n'avoit osé m'interrompre , quoique dans la fureur qui le dominoit il eût été tenté vingt fois de le faire ; il s'étoit contenté de lever les mains et les yeux au ciel , comme pour le prendre à témoin de mon impostiire, et poUr obéir au bargelloj qui lui faisoit signe à tout moment de me laisser achever; mais la patience lui échappa dans cet endroit. Voilà, .s'écria-t-il , le plus impudent menteur qu'il y ait jamais eu sur la terre. S'il y a chez moi une cassette pareille à celle dont il vient de parler, je veux perdre la vie avec tout ce que j'ai au monde. Et moi, m'écriai-je à mon tour , si ce que je dis n'est pas véritable, je consens que le banquier jouisse tranquillement de mon bien, et qu'on me coupe les oreilles en présence de toutes les personnes qui nous écoutent , comme à un traître , comme à un voleur audacieux qui ose demander ce qui ne lui appartient pas. Au reste, poursuivis -je, il est bien aisé de découvrir la vérité. Il ne faut qu'ouvrir le coffre -fort, et l'on y trouvera ma 'cassette et le sac, avec les bordereaux , qui font connoitre que c'est mon

argent. Ordonnez, seigneur bargettoy ordonnez tout à à l'heure que ma partie nous montre ses livres jde compte ; vous verrez ce qu'elle y a écrit elle-même le jour qu'elle a reçu le dépôt. Vous avez niison, dit alors le bargelio; les discours sont ici superflus. AUçms, seigneur Plati, s'il vous a donné des espèces, cela doit être marqué sur vos livres. Sans doute, répondit le banquier : je ne crains pas que vous les voyiez; et s'il est fait mention des douze mille francs en or que cet étranger assure avoir déposés chez moi , je confesserai qu'il dîi vrai, et que je suis Fimposteur. En même temps il dit à son commis de tirer de l'armoire son grand livre de compte. Aguilera ne leut pas sitôt présenté, que je m'écriai : A.h ! fourbe, ce n'est point celui-là qui rendra témoignage de ta mauvaise foi, c'en est un plus petit et plus large. Le commis dit à son maître : Il veut dire apparemment votre journal. Mon journal soit , répondit le banquier, apportez tous les Kvres qui sont dans ma maison. Enfin Aguilera produisît le journal en me disant : Est-ce celui-ci? Je répondis qu'oui. Ij^bargeUa le prit aussitôt pour te feuilleter; et y trouvaait ce que le commis y avoit écrit par mon ordre , il lut à haute voix les paroles suivantes :

. Aujourd'hui y i Z/éi^rier 1 586, don Juan Osono m* a remis neuf cent soixawtepistoles en or^ tant d^ Espagne que d* Italie y et dix queuiruptes ^ qui font ensemMe la somme de milie pîstoksy lesquelles sont^ dans mon coffre fort , dans une cassette de cuivre dore. Plus ,/ai reçu dudit don Juan , lé mêfne jour^ un sac Uê d*un ruban roiègCy où il y a trois cent trente écusj dont trente sont romains.

Les assistants n'eurent pas plus tôt entendu lire ces

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mots, qu'ils commencèrent tous à murmurer contre Jérôme Piati^ €t à me donner gain de cause. Ce quMl y avôit d'heureux pour moi là-dedans, «'est que ce banquier ne passoit pas dans la ville pour un homme fort scrupuleux ; de sorte que diacun croyoit sans peine qu'il pouvoit m'avoir fait la friponnerie dont je l'àccusois. Le bargello lui fit lire ces paroles, et lui demanda s'il ne les avoit pas écrites. Le bourgeois, surpris d'une chose qui lui sembloit si extraordinaire, répondit, avec une agitation qui lui ôtoit presque l'usage de la voix, qu'ii avoit écrit les premiers mots et non les autres. Cependant, lui répliqua l'bfficierxïe justice, tout paroit de k même ftiaîn. J'en demeure d'accord, repartit le banquiier, et toutefois ce n'est point là mon éci-iture. Il ne suffit pas de la désavouer, dit le bargello^ il faut en prouver la fausseté.

Une ttou:telte scène acheva de persuader au peuple que je n'avois pas tort de me plaindre. Une voix de tonnerre se fit étendre dans la foule, et l'on vit paroître un gmnd hùnnne en tablier de cuisme, avec' un long couteau pend^iiit à sa ceinture. Cétoît mon bote que Svyavedra avoit été cherclter, et qui, ayant appris qœ le banquier nioit le dépôt , étoit furieusement animé contre lui. Pourquoi , s'écria-t-il en arrivant, ne pend-on point cet archi-juif? Pourquoi nemet^^on pas le feu à sa maison et ne le èrûle-t-on pas avec sa race? Puis apercevant roffidfèr de justice : Monsieur le bar^ello , lui ditil, esft^e que vous souffrirez qu'on pille, qu'on ruine et ^qd^on assomme impunément un ferave cavalier, pour avoir confié son bien à im voleur? Ce bon gemîtflhtnnme est logé chez moi, et je puis vous assurer que j'ai vu

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et manié la cassette et le sac qu'il a malheureusement confiés à ce banquier, qui nVst que trop connu dans Milan pour ce qu'il est.

Le sieur Jérôme Plati^ tout consterné qu'il étoit, se défendoit de son mieux; mais il avoit la voix si foible, qu'à* peine pouvoit-on l'ouïr à deux pas de lui, au lieu qu on entendoit distinctement moa hôte d'un bout à Tautre de la rue. Aussi le peuple, qui donne toujours raison en pareil cas à ceux qui crient avec le plus de force, ne doutant plus de la justice de mes plaintes, dit hautement qu'il falloit obliger le banquier à rendre gorge sur-le-champ. Le bargello se tournant alors vers Taccusé lui représenta qu'il ne devoit point s'obstiner à vouloir garder un argent qui n'étoit pas à lui ; qu'on le forceroit bien à me le f estituer, et qu'il alloit lui-même faire dans toute sa maison une exacte recherche de la cassette et du sac. Donnez-moi, ajouta-t-il, la clef de votre coffre*fort. Commençons par le visiter; aussi-bien l'accusateur prétend que c'est là que vous avez mis le dépôt. Plati, craignant quelque pillage dans ce désordre, ne pouvoit se résoudre à livrer la clef; ce qui fut cause que tout le monde cria que s'il la refusoit il n'y. avoit qu'à le mener en prison. Nous allons mieux faire, dit l'officier; s'il n'obéit pas tout à l'heure , je vais faire enfoncer son coffre-fort.

Le malheureux banquier, voyant que sa résistance seroit inutile , tira de sa poche la clef que le bargello lui demandoit, et la lui remit entre les mains. L'officier, après avoir choisi quatre bourgeois de ceux qui étoient présents pour être témoins de l'opération qu'il médir toit, alla ouvrir le coffre-fort devant eux et Plati, le-

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