‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 247 sur 328 · LIVRE V, CHAP. IV · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAP. IV

don Juan de Guzman, fils d'un noble Génois inarié à Se ville. Je ne sortis point de ma chambre le premier jour : je l'employai à faire l'abbé d'importance, fatigué de son voyage de Rome , et à préparer tout pour me montrer le lendemain dans la ville de Géiiés sous la forme d'un prélat. Tandis que je m'occupois de cette décoration, mon fidèle écuyer, ne sachant point encore le motif de ce changement de figure, me dit ; Il faut, mon cher maître, que vous commenciez à vous défier de moi, puisque vous me faites un mystère du dessein que vous méditez présentement. Non, lui répondis-je, mon ami , lu as toujours ma confiance : si pendant notre séjour à Pavie j'ai fait faire cé^houvel habillement sans t'en dire la raison, c'est qu'il n'étoit pas encore temps de te l'apprendre; je puis, à l'heure qu*il est, satisfaire ta curiosité. Bien loin de vouloir te cacher le projet que je s roule dans ma tête, je ne saurois l'exécuter sans ton secours; je vais t'en faire confidence.

Je t'ai raconté à Milan comment mon père, noble Génois , épousa à Séville une dame de la maison des Guzman, dont j'ai pris le nom; je t'ai même dit en gros l'histoire de ma vie ; mais je ne t'ai point parlé d'une aventure dont le souvenir m'a fait former l'entreprise que je vais te découvrir. Il y a près de s^pt ans que je partis de Tolède en bon équipage pour venir en Italie voir mes parents; je ne ménageois pas mieux que toi m<m argent sur la route, de sorte que j'arrivai à Gênes dans un état misér£^>le« Cela ne m'empêcha pas de me présenter devant quelques personnes de. la famille, et, entre autres, devant un de mes oncles, qui me reçut fort mal, ou plutôt me traita si cruellement,

que je jurai de m'en venger si jamais la fortune m'en ofFroit l'occasion : je prétends garder mon serment , puisque je le puis aujourd'hui. Je veux voler mes parents ; c'est la seule vengeance que j'ai envie de tirer d'eux. Voilà dans quelle intention j'emprunte ce déguisement qui te surprend si fort : outre, qu'il inspire du respect , il me semble plus propre qu'un autre à me rendre méconnoissable à des yeux qui ne m'ont vu qu'en passant, quand le changement qui s'est fait en moi depuis ce temps-là ne m'oteroit pas la crainte d'en être reconnu. Préparons-nous, cher Sayavedra, à jouer de bons tours dans ma famille; j'y suis poussé par un juste ressentiment et par l'intérêt. Mon confident me répondit que je n'avois qu'à commander, qu'il suivroit exactement les instructions que je lui donnerois. "Sousr concertâmes tous deux ce que nous devions faire , et voici la conduite que je tins pour parvenir à mon but. Je me mis le lendemain , second jour de mon arrivée , en soutane et en manteau long ; et me regardant dans le miroir, je me parus à m(H-même tout un autre homme ; sans vanité , je n'avois pas mauvaise mine. Quand je n'aurois pas eu le talent de bien faire toute»^ sortes de personnages , j'avois vu à Rome tant de beaux modèles d'abbés de conséquence , que je n'eusse pu manquer de les copier. Pour moi, j'attrapois à mervelle leurs meilleurs airs : je savois me rengorger, prendre un maintien grave et fier, trousseMna soutane et mon manteau de façon que je làissois voir une jambe qui n'étoit pas mal faite , aveo un bas de soie et un soulier mignon ; porter mon chapeau d'une manière aussi galante que modeste; envisager enfin les gens

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