LIVRE V, CHAP. IV
sans attacher sur eux mes regards, et adoucir ma voix en leur parlant : je possédois parfaitement tout cela par théorie , et je sortis pour aller montrer dans la ville que je le savois aussi bien pratiquer. Sayavedra , mon majordome , me suivoit avec mon laquais , tous deu3( sur deux lignes , et fort proprement vêtus. On me considéroit avec de grands yeux , comme on a coutume de regarder un étranger , et chacun me faisoit de profondes révérences , ou , pour mieux dire , à mon habit de soie; car on est traité dans le monde suivant ce qu'on y paroît : que Cicéron se présente mal habillé , Ciceron passera pour un cuistre.
Je me promenai dans les rues pendant plus d'une heure , répondant aux politesses respectueuses qu'on me faisoit en abbé accoutumé à recevoir des honneurs ; après quoi je retournai à l'hôtellerie , où l'hôte me fit avertir que le dîner étoit prêt , et demander si je trouverois bon que quelques personnes de qualité mangeassent à ma table. Je répondis que cela me feroit plaisir. Un moment après, étant entré dans la salle. où je devois dîner , je vis arriver quatre cavaliers qui me saluèrent avec respect. Je leur rendis le salut fort honnêtement; et remarquant qu'on avoit servi, je m'assis à bon compte à la place d'honheur ; ensuite je priai ces messieurs de se mettre à table. La, conversation fut d'abord sérieuse à cause de moi : je m'en aperçus ; et l'égayant moi-même tout le premier , pour faire connoître à ces messieurs que je n'étois pas si diable que j'étois noir , je fis deux ou trois petits contes badins , qui excitèrent quelques personnes de la compagnie à suivre mon exemple.
Ces gentilshommes s'amusoient ordinairement à jouer l'après-dînée , et quelquefois encore l'après-soupée ; ils jouoient assez gros jeu , et même en honnêtes gens. Je passois volontiers une heure à les regarder ; après cela je me retirois. Ils auroient bien souhaité qu'il m'eût pris fantaisie de jouer avec eux , me croyant plus riche abbé qu'habile joueur, quoiqu'ils ne dussent point ignorer qu'il y a de grands filous parmi les petits collets. Je n'eus garde de satisfaire sitôt leur envie , quelque penchant que j'y eusse ; au contraire , je témoignai de la répugnance pour le jeu ; efce ne fut qu'après nous être un peu plus familiarisés ensemble que je me défendis mollement de faire une reprise. Lorscp'ils me virent à moitié rendu, ils redoublèrent leurs instances, et je fis semblant de leur céder par compjjiisance pure. Je ne jouois pas long-temps , et je ne jouois que très petit jeu , sans employer Sayavedra , nî même tout mon savoir-faire ; ainsi ce que je perdois étoit peu de chose, et je ne voulois rien embourser de ce que je gagnois : tantôt je le laissois pour les cartes , et tantôt j'en faisois présent aux gens de ces messieurs , ou je le donnois aux miens. Je m'acquis par cette conduite la réputation de seigneur généreux ; ce qui faisoit que , lorsqu'il m'arrivoit de me mettre au jeu, les passe- volants, qui s'occupent à voir jouer des après-dînées pour recevoir quelques ducats , venoient tous se placer derrière moi. Un jour ayant gagné environ quarante pistoles, j'en pris vingt-cinq dans ma main , et j'abandonnai le reste à ceux qui étoient autour de moi ; puis me tournant vers un capitaine de galère , qui étoit du nombre de ces passe- volants , je lui dis tout bas , en lui glissant