LIVRE V, CHAP. IV
secrètement dans la main l'argent que j'avois dans la mienne : Vous avez été trop long-temps en Espagne pour ignorer qu'un gentilhomme qui a vu le jeu , et pris part à la fortune d'un joueur , ne refuse point la petite marque de reconnoissance qu'il lui veut donner; vous en pourrez user de même avec moi en pareil cas. Il parut un peu confus de mon action ; mais il y a dans la vie , comme on dit , des temps où une pistole en vaut mille. Mon officier étoit alors si sec, que le plaisir qu'il eut de se voir tout à coup arrosé d'une pluie d'or l'emporta sur sa honte. Néanmoins, malgré sa misère, je ne sais s'il fut plus sensible au bienfait qu'à la manière dont je le lui fis. Je lui gagnai l'âme. Il voulut me le témoigner par des discours que j'interrompis deux fois pour lui parler de ses courses ; je le priai même de me faire l'honneur de venir tous les jours dîner et souper avec moi ; car il ne mangeoit pas ordinairement dans mon hôtellerie ; et en le quittant , je lui demandai son amitié.
Dans le fond c'étoit un garçon de mérite , fort bien fait de sa personne , ef d'un esprit agréable.. Comme il étoit connu pour un très honnête homme , il fréqUentoit les nobles , et faisoit la meilleure figure que pouvoient le lui permettre les appointements d'un capitaine de galère, qui sont bien modiques à Gênes. Avec cela il aimoit le jeu ; et , quoiqu'il y fût très malheureux , il ne pouvoit se défendre de s'y embarquer quand il se sentoit un écu dans sa poche. Cette passion, qui le dominoit , étoit accompagnée d'im penchant pour les femmes , qui seul auroit suffi pour le ruiner s'il eût été riche. Il se nommoit Favello , nom qu^une dame qu'il
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avoit autrefois aimée lui avoit donné , et quHI conser* voit pour se souvenir d'elle. Il me conta lui-même quelques jours après cette histoire , que je ne pus entendre sans soupirer et m'attendrir , en me rappelant mon intrigue de Florence. Les bonnes qualités de ce capitaine ne furent pas toutefois la seule cause de la petite galan- ^ terie et de toutes les honnêtetés que je lui fis. Il faut que je te l'avoue , lecteur, quand je devrois gâter dans ton esprit ce trait généreux. Je savois que les galères dévoient bientôt partir pour Barcelonne ; et dans l'intention où j'étois de profiter de cette occasion pour repasser en Espagne , après avoir friponne mes honnêtes parents , l'amitié du capitaine Favello m'étoit trop utile pour négliger de . l'acquérir ; aussi tu vois que je m'y pris assez bien , puisque dès le premier jour j'en, fis l'acquisition.
Effectivement, le lendemain, à mon lever, il vint me rendre ses devoirs , et m'inviter à me promener sur l'eau ; ce que j'acceptai volontiers. Je me fis conduire l'après-dînée à sa galère , oîi je fus reçu avec tous les honneurs qu'auroient pu attendre de lui le pape ou le doge de Gênes. Nous sortîmes du port pour considérer les belles maisons de plaisance qui sont le long de la mer , et qui forment le plus charmant spectacle qui puisse s'offrira la vue. Notre ofGcier, qui étoit Génois d'origine, et qui disoit librement ce qu'il pensoit , ne se contentoit pas de m'en nommer tous les propriétaires, il me faisoit d'eux des portraits fort malins. Parmi les personnes qu'il épargnoit le moins , il «'avisa de citer un de mes parents. Je me mis à rire. Tout beau, lui dis-je, monsieur le capitaine, je vous demande