‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 251 sur 328 · LIVRE V, CHAP. IV · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAP. IV

entrelien. L'officier, qui connoissoit parfaitement mon «oncle et mes cousins, me mit si bien au fait, que je pouvois me vanter, après cette conversation, de savoir aussi bien les affaires de mes parents que les miennes. La nuit qui s'approchoit nous obligea de rentrer dans le port. Nous sortîmes de la galère, et j'emmenai le capitaine à mon hôtellerie, où nous soupàmes avec les gentilshommes qui y étoient logés. Après le repas, ces messieurs me proposèrent de jouer , en me disant qu'ils avoient sur lé cœur les quarante pistoles que je leur avois gagnées le jour précédent, et qu'il étoit juste que je leur donnasse leur revanche. J'y consentis, et me sentant en train de gagner, je dis à Favello : Au moins, monsieur le capitaine, n'oubliez pas que nous sommes de moitié. Il me répondit en souriant qu'il me croyoit si heureux en toutes choses, qu'il s'applaudissoit d'être associé avec moi. La fortune en effet me favorisa depuis le commencement de la reprise jusqu'à la fin. Je gagnai cent pistoles, que je partageai avec notre officier de galère; ce qui lui fit cette fois-là d'autant plus de plaisir, qu'il n'en coûtoit rien à sa fierté. C'est ainsi que je le disposois pea à peu à ne pouvoir refuser de me rendre le service que j'attendois de lui.

Il ne manqua pas, comme il me l'avoit promis, d'aller le lendemain chez mes parents pour les informer de l'arrivée de M. l'abbé don Guzman à Gênes. Tu peux bien t'imaginer qu'il leur fit un beau portrait de ma personne, et qu'il leur vanta mon mérite et ma générosité, puisque dès l'après-midi on les vit venir à mon hôtellerie en fraises bien empesées, avec leurs manteaux de velours noir sur les épaules. Mon majordome , que j'avois

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instruit de tout ce qu'il devoit faire , les reçut à la porte du logis, et les conduisit dans ma chambre, où je m'avançai gravement jusqu'à l'entrée, en. les saluant avec beaucoup de civilité. Il en parut d'abord deux, l'un et l'autre enfants d'un sénateur mort depuis cinq à six ans, et frère de mon père; puis il survint un troisième cousin, fils d'une sœur encore vivante. Us m'accablèrent de compliments , et m'offrirent leurs maisons , leur crédit et leurs bourses , parce que Favello leur avoit fait entendre que je n'en avois pas besoin. Mais quand il ne m'auroit pas fait passer dans leur esprit pour un abbé fort opulent, ce qu'ils remarquèrent dans ma chambre eût été capable de leur donner de moi cette opinion : j'avois négligemment étalé sur une table ma chaîne d'or, plusieurs autres bijoux , et tout ce que je possédois de plus précieux, avec la cassette de Milan toute ouverte , et dans laquelle de bons yeux pouvoient apercevoir une partie des pistoles qu'elle renfermoit.

Mon oncle , garçon et chef de la famille , arriva le dernier ; c'étoit particulièrement à celui - là que j'en voulois. Il s'appuyoit sur un grand bâton, et marchoit avec peine. Je ne lui trouvai plus cet air vénérable qui m'a voit tant plu la première fois ; au contraire , tout mon sang se souleva contre lui. La vue de ce vieux singe plein de malice me fit frémir, comme la présence d'un meurtrier rouvre les blessures de l'homme qu'il a tué : je crus voir avec lui des esprits follets qui s'apprêtoient à me berner. Je ne laissai pas pourtant, malgré la haine que je me sentois pour lui , de le recevoir encore mieux que mes cousins , qui , sortant un moment après qu'il fut entré ,^ lui abandonnèrent par respect la place. Le

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