‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 262 sur 328 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Guzman s^ avance vers Saragosse. Il fait connoissance avec une jeune veuve. lien devient, amoureux. Progrès et fin de cette nouvelle passion. ^

JE m'éloignois donc des grands chemins pour la raison* que j'ai dite; et poussant ma mule de sentier en sentier vers rÈbre, pour le côtoyer jusqu'à Saragosse , j'allois avec autant de vitesse que de peur. Les deux autres mules suivoient de près la mienne , comme pour me faire voir que j'avois acheté trois bonnes bêtes. Je me rendis en trois jours auprès de cette rivière : pour être affranchi de toute inquiétude , mon esprit sembloit avoir attendu que je fusse là. Je commençai à me croire à couvert de toute poursuite, et à compter sur mes richesses, sans faire réflexion que je voyageois dans "un pays aussi fertëe en voleurs que l'Italie. Il est vrai que mon valet et le muletier étoient armés de deux fusils dont je m'étois avisé de faire emplette à Barcelonne; outre cela je portois sur moi mes pierreries si bien cachées , qu'on ne pouvoit les apercevoir sans me mettre tout nu.

' Les aventures qui arrivent à Guzman dans la ville de Saragosse sont si fades dans l'original , que je n^ai pas jugé à propos de les traduire. J'ai mieux aimé suivre celles que M. Bremont a imaginées pour les remplacer.

Guzman. 33

5l4 GUZMAN D'ALFARACHE.

Je passe sous silence^ ami lecteur, les aventures qui m'arri virent le long de TÈbre, et que je ne juge pas dignes de t'être racontées; pour en venir à celle que la fortune me préparoit entre Ossera et Saragosse. La nuit me surprit dans un endroit où il y a une belle abbaye, que je pris pour un château, et de laquelle je m'approchai dans l'intention d'y demander un logement; mais trouvant au bas un misérable village, je changeai de pensée. Nous nous arrêtâmes devant une chaumière, où pendoit une enseigne de cabaret; tout étoit déjà fermé dans cette excellente hôtellerie. Nous frappâmes rudement à la porte en criant qu'on nous ouvrît; personne ne répondoit; il pafut pourtant à la fin un paysan à une fenêtre. C'étoit l'hôte, qui, m'ayant considéré à la lueur d'une grande lampe qu'il avoit à la main, se mit à rire en me disant: Allez, seigneur cavalier, ma maison ne vous ^convient guère; allez à l'abbaye, on vous y recevra bien, et vous y serez mieux logé que chez moi. Après avoir répondu au paysan que jç suivrois son conseil, je le priai de me conduire au couvent, dont j'igqorois le chemin; et pour rendre ma prière efficace, je lui donnai une poignée de réaux.

Le monastère étoit sur une émînence. Nous fûmgs près d'une demi-heure à y monter par une route très rude, ce qui ne laissoit pas d'être pénible pour des gens déjà fatigués. Néanmoins, comme le bien est tour jours mêlé de mal, il n'y a paç pon plus de mal qui ne soit accompagné de quelque bien. L'hôte m'apprit que cette abbaye étoit un couvent de filles , presque foutes de qualité; que c'étoit un des plus riches d'Espagne, et qu'enfin on y recevoit agréablement toi;ite» les per-

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