‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 261 sur 328 · LIVRE V, CHAP. VI. 5ii · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAP. VI. 5ii

J'avois déjà préparé Favello à ne s'attendre pas que je fîçse un long séjour dans cette villç, lui ayant dit, après la tempête, (jue j'avois fait vœu d'aller à Notre-Dame de Monserrat, dès le moment que j'aurois mis pied à terre, et que de là je me rendroisen Andalousie, auprès de ma mère. Il n'osa s^opposer à un si juste devoir; et d'ailleurs, ne pouvant abandonner son bord ce jour-là, il me cTit tristement, quand je voulus prendre congé de lui, que selon toutes les apparences nous ne nous re verrions plus, à moins que je ne demeurasse le jour suivant tout entier à Barcelonne. En même temps il me demanda où je me proposois de loger. Je lui nommai une hôtellerie que je connoissois; mais j'avois dessein d'en choisir une autre dans un quartier fort éloigné de celle-là. Enfin, sensible aux témoignages d'amitié que j'avois reçus de lui, je l'embrassai tendrement, et lui fis présent d'une bague de cent pistoles, en le priant de la porter pour l'amour de mpi. Il l'accepta , les larmes aux yeux, comme une preuve que c'étoit le dernier adieu que je lui disois ; et de mon côté, me sentant trop attendrir, je me hâtai de le quitter, pour lui épargner la peine de lire dans mes regards celle que me causoit notre séparation.

Le premier soin dont je m'embarrassai en arrivant à l'hôtellerie où je fis porter mes coffres , fut de mettre des gens en campagne pour me* trouver trois bonnes mules'. Je chargeai de cette cofnmission deux hommes que l'hôte connoissoit pour des personnes capables de s'en bien acquitter, et qui m'assurèrent que je serois servi fort promptement : en effet, quatre heures après, ils m'amenèrent trois mules, qui me parurent telles

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que je les pouvois désirer. Tu peux bien penser cpie je les payai un peu cher; mais c'est de quoi je ne me souciois guère dans la situation où je me voyois. Outre la valeur de vingt-cinq mille francs que je pouvois me vanter de posséder, je venois encore d'hériter de quatre mille par la mort de mon compagnon de fortune. J'arrêtai aussi un muletier qui savoit bien les chemins, et je partis le jour suivant dès que les portes de ia ville furent ouvertes. L'impatience que j'avois de m'écarter deBarcelonne me sembloit des mieux fondées: ilypouvoit arriver une felouque envoyée par mes parents, avec ordre de me faire pincer; je n'avois pas tort d'user de diligence. J'ajoutai même à une crainte si prudente la précaution d'éviter les grandes routes, en disant à mes valets que, ne voyageant que pour le plaisir de voyager, j'étois bien aise de gagner au plus tôt l'Ébre, et de parcourir ses bords, pour voir les paysages charmants qui sont le long de cette rivière.

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