LIVRE VI, CHAP. î. Sai
même que mes trois mules n'a voient pas été oubliées ^ et que grâce à la belle voix de leur maître, elles avoient^ dans les écuries du couvent, de la litière jusqu'au ventre. La chambre où je couchai occupa long-temps mes regards; elle me parut riche et modeste tout ensemble. Il y avoit dans les ameublements , quoiqu'ils fussent simples , un air de grandeur qui faisoit mépriser le luxe, et mon lit sembloit avoir été préparé pour l'archevêque de Saragosse. M'étant mis entre deux draps des plus fins , je dis k ï^es gens qu'ils pouvoient aller se reposer où le portier les meneroit ; mais j'appelai auparavant le muletier , comme le moins sot , et je le chargeai de s'informer adroitement qui étoit cette dame séculière que j'avois vufeavec madame l'abbesse. Il s'acquitta bien de cet emploi. Monsieur^ me dit-il le lendemain matin à mon lever,, j'ai parlera uti laquais.de la personne que vous avez envie de^ connoître , et il m'a conté sans façon toutes les affaires de cette dame. C'est une yeuve , m a-t-il dit , très riche , et d'une des plus nobles familles de Sai^gosse. Elle a plusieurs galants qui la recherchent , et , entre autres ^ un neveu de madame l'abbesse , un garçon de vingt-deux ans tout au plus , fait à peindre, et aussi beau que le jour. C'est dommage que ce n'est qu'une bête; sans cela il conviendroit fort à ma maîtresse , qui est une femme d'esprit , et qui ne l'aime guère , ou j^ suis bien trompé. Cependant madame l'abbesse , qui chérit beaucoup ce benêt , voudroit que ce mariage se fit. A^oiR, monsieur, poursuivit le muletier, caque j'ai tiré du laquais; et le pprtier de ce monastère vient de me dire tout à l'heure que cette jeune veuve, qui n'arriva hier dans
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cette abbaye qu'une IicOre ou deux avant vous , doit
s'en retourner cette après-midi.
Je poussai un profond soupir en entendant prononcer le mot de veuve : il me rappela le souvenir de celle de Florence. Je crus d'abord que je sdupirois encore pour elle ; mais à parler sincèrement , je sentis bientôt que mon cœur, moins occupé du passé que du présent, s'étoit rendu aux charmes de la vexive de Saragosse, 11 n'y eut plus moyen d'en douter, lorsque je la revis au parloir, oîi l'abbesse, après l'office , m'envoya prier de me rendre. J'y parus avec toute ma bonne humeur du soir précédent. Je n'y retrouvai pas toutes les religieuses que j'y avois vues ; il n'y en avoit alors que trois avec Tabb^sse , et le bel objet de mon nouvel amour. La conversation ne tarda guère à devenir galante et badine ; elle s'échauffa , et l'arrivée de quelques dames des plus éveillées du couvent ne la refroidit point» Ma vetive, qui étoît très spirituelle, y mettoit beaucoup du sien, et Dieu sait si j'applaudissois à chaque trait d'es[ft*it qui lui échappoit. Elle remarquoit bien que j'étois fort content de ce qu'elle disoit , et que je la distinguois des autres personnes de la compagnie ; comme de mon côté , j6 m'aperce vois que cela lui faisoit quelque plaisir.
Jîous étions tous bien en train de rire , quand on vint dire à madame l'abbesse que don Antonio de Miras alloit parottre au parloir ; ce qui combla de joie cette dame ; car c^étoit ce cher neveu qu'elle avoit envie que la belle veuve épousât. Il avoit été averti dès le soir précédent, par sa bonne tante, que dona Lucia ( ainsi se nommoit la dame séculière ) étoit dans cette abbaye.