‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 267 sur 328 · LIVRE VI, CHAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHAP. I

et il n avoit eu garde de négliger une occasion si favorable de faire sa cour à une personne dont il souhaitoit fort d'être l'époux. Le portrait que mon muletier m'avoitfait de ce jeune gentilhomme n'étoit .nullement flatté. Je* n'ai jamais vu de cavalier si beau : la femme la plus vaine de sa beauté se seroit fait honneur d'avoir son visage. Ajoutez à cela qu'il étoit parfaitement bien fait , et qu'il avoit tout l'air d'un enfant de qualité. Son habillement , dont j'admirai la richesse et le gcrôt , re* levoit encore sa bonne mine. Je crois que je serois mort de jalousie en voyant sa figure , si d'ailleurs je ll'eusse pas été prévenu que c'étoit un sot. Mais cette pensée me soutint contre des avantages si redoutables, et je fis une remarque qui acheva de me donner le courage de disputer à ce rival le cœur de d(ma Lucia : je m'aperçus que cette dame, bien loin de témoigner quelc[ue joie quand il arriva , le vit d'un œil assez indifférent ; et répondit avec beaucoup de froideur à ses civilités.

Don Antonio et moi nous nous regardâmes d'abord comme de jeunes coqs : néanmoins , voulant faire connoissance avec lui , je laccablai d'honnêtetés ; et je lui tins des discours si obligeants, que je le contraignis à s'humaniser avex moi ; en moins d'une heure de temps nous devînmes fort bons amis. Lorsqu'il fallut dîner , l'abbesse fit dresser deux tables 4ans le parloir , l'une en dehors pour son neveu et pour moi , et l'autre en dedans pour les dames. Le repas , qui pouvoit entrer en comparaison avec ceux des plus grands seigneurs , fut assaisonné de bons mots et de quelques contes qui égayèrent fort la compagnie. Plus de la moitié de l'après^

dînée se passa encore très agréablement : enfin je parlai , je chantai , je ris , je mcMitrai que j'étois homme à tout faire ;* aussi les religieuses, quoique accoutumées à recevoir des visites de cavaliers , m'avouèrent qu'elles n'en avoient jamais vu un qui les eût tant diverties. Cependant l'heure de nous séparer approchoit : il étoit temps que la belle veuve partît pour s'en retourner à Saragosse , si elle y vouloit arriver avant la nuit. Elle prit congé de madame l'abbesse et denses religieuses, et monta dans sa litière , qui l'attendoit à la porte. Mon dessein étant d'accompagner cette dame, j'avois fait préparer mon équipage ; je m'élançai promptement suç ma mule , qui ne faisoit pas une trop bonne figure auprès du coursier de don Antonio. Outre que ce jeune gentilhomme a voit un des plus beaux chevaux d'Espagne , il savoit bien le manier : il lui faisoit faire cent passades de la meilleure grâce du monde. J'étois furieusement mortifié de ne pouvoir l'imiter avec ma mule pacifique et sans école ; je ne laissai pas toutefois d'essayer de la mettre sur les voltes, mais ce fut seulement pour réjouir les dames , qui nous observoient de leurs fenêtres.

Nous nous emparâmes , mon rival et moi , des deux côtés de la litière, pour entretenir en chemin dona Lucia. Nous commençâmes , ou, pour mieux dire , je commençai à lier conversation avec elle; car le jeune Miras y eut si peu de part , que ce n'est pas la peine d'en parler. Il se contentoit de se tenir droit sur son cheval en bandant le jarret comme un académiste qu'il étoit , laissant aux agréments de sa personne le soin de prévenir en sa faveur. Connoissant don Antonio pour

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