LIVRE VI, CHAP. L
ber sur le^ tailleurs , et de m'en dire tout le mal qu'on en dit ordinairement ; néanmoins, après les avoir déchires en général , il finit en m'assurant qu'il en connoissoit un qui avoit des mœurs, qui se cententoit de ses façons, sans escamoter le moindre morceau de drap , et qui me serviroit bien.
Il me tint parole. Il vint à mon lever se présenter de sa part un tailleur qui me parut fort raisonnable et bien entendu. Je lui commandai un habit à l'espagnole de la manière que je le souhaitois. Il approuva fort mes idées là-dessus, me dit en s'en allant qu'il les suivroit exactement, et que dans trois jours il m'apporteroit un habit des plus riches , et d'un goût si galant, que tout le monde l'àdmireroit. En attendant, je- me servis de mon habit à l'italienne que j'avois acheté à Florence , et qui me fit assez d'honneur au Coso , qui est le cours où se promènent à Saragosse toutes les personnes de distinction. Du moins je parus sans honte parmi les amants de dona Lucia; mais sitôt que j'eus mon habit neuf, je les effaçai tous par son éclat et par le brillant de quelques-unes de mes pierreries, dont je m'avisai de me parer. On me regarda bientôt comme un homme amoureux de cette dame , dont véritablement je m'fifttirai l'attention. Soit que je l'accompagnasse à la promenade , soit que je passasse sous son balcon , elle me distinguoit de tous mes rivaux. L'orgueilleux don Luc souffroit impatiemment cette préférence , et les regards qu'il me lançoit étoient pleins de fureur. Je vivois avec les autres en assez bonne intelligence, surtout avec Miras , qui ne me quittoit presque point, et qui me procuroit tous les plaisirs qu'il Guzman. 34
53o GUZMAN D'ALFARACHE.
pouvoit ^ en me faisant faire connoissance avec les plus
honnêtes gens de la ville.
Je me voyois donc estimé et honoré à Saragosse , et je n'étois guèf e moins bien avec Lucie que je l'avois été avec ma veuve de Florence, lorsqu'un matin mon valet vint me dire qu'un cavalier étoit à la porte de ma chambre , et demandoit à me parler. J'étois encore au lit, et m'imaginant que c'étoit quelque ami de don An^ tonio, je répondis qu'il pouvoit entrer. Je ne fus pas peu surpris quand j'aperçus le personnage qui s'étoit fait annoncer : c'étoit un grand homme de fort mau* vaise mine, et que je n'a vois point encore vu. Il portoit une moustache retroussée , un chapeau dont la forme haute et pointue touchoit presque au plafond^ avec une longue rapière, dont il affectoit de baisser la poignée par-devant pour en relever là pointe par derrière , en serrant les épaules , et en marchant si pesamment, que UMM^hambre trembloit à chaque pas que. faisoit cet olîbrius.
Tu crois sans doute qu'après une entrée si fanfaronne il m'adressa quelque discours orgueilleux, c'est ce qui te trompe : il se mit à parcourir ma chambre d'un bout à l'autre sans dire mot, se contentant de jeter sur moi des regards menaçants. Je me lassai enfin de souffrir ses bravades muettes; je me levai brusquement, et m'étant saisi de mes deux pistolets , je lui demandai ce qu'il avoit à me dire. Mon action, à ce qu'il me sembla, rabâtât sa fierté. Connoissez - vous , s'écria- 1- il d'iin air troublé, le vaillantissime don Luc de Ribera, la fl«ur des chevaliers aragonois ? Je répondis que je le connoissois de vue , mais qu'il m'importoit peu de le con-