LIVRE VI, CHAP. I. 53i
noître ou non. Je viens, reprit-il eu me présentant un papier plié en forme de lettre, vous trouver d*? sa part; ce billet vous dira le reste. Je pris le billet d'un air assez tranquille, m'aperce vanl que le porteur étoit plus efïhayé que mpi ; ^t l'ayant ouvert, j'y lus ^ees paroles :
(c Qui que vous 3oyez, Italien ou E^agnol, vous êtes bien a.udacieux de venir dans ce pays nous disputer le le eoeur de nos dames. Cependant , comme nous vous croyons étranger, nous voulons excuser \me si grande témérité, à condition que dans vingtquatre heures vous serez bors de Saragoi»se. Que si votre mauvais géuie vous fait mépriser notre ressentiment, prépare;^ vos armes pour vous défendre contre don Luc de Ribera , que personne jusqu'ici n'a pu vaincre, et dont il faut que vous &oyez vainqueur pour pjarvenir à ia possession de dona Lucia. »
Je Txe fus point étonné de ce compliment. J'avois pressenti, en ouvrant le billet^ qu'étant de don Luc, il ne pouvoit contenir qu'un appel pu quelque clw)se d'approchant jMonMeur, dis-je au porteur, dites au cavalier qui vous envoie, qu'Italien ou Espagnol, j'ai deux poignards à ;san service; que je ^im prêt à me battrç contre lui en chemise, pour éviter tpute supercheriç ; point deiXïtte de mailles, les véritables braves v^ ^'^n ^rvent pa^ ^n combat singulier. Que Aon Luc se règle là-dessus, et qu'il sache que, pour *nériter le cœur de Lucie, je suis homme à braver toutes sortes de périls; voilà jquelle est ma réponse. Donnez-la moi par écrit, répondit le porteur du billet; je &uis bien aise que l^ régulier don laïc soit assuré xjue j'ai fait mon message -eu ça vajiçrd'houneur- Pour contenter ce brave
messager, je pris la peine d'écrire ce que je venois de lui dire de vive voix. Il emporta donc ma réponse, en me promettant de revenir l'après-midi avec un autre billet qui régleroit l'heure et le lieu du combat. Quand ce drôle m'eut quitté , je m'applaudis de m'être si bien tiré de cette scène : quoique je n'eusse guère d'envie de me battre , j'étois ravi d'avoir payé d'audace; et c'est ainsi qu'il en faut user. Il arrive quelquefois qu'on fait peur aux autres par une fausse fermeté. Au pis aller, mes mules étoient prêtes, et je sa vois parfaitement faire des retraites. Il est vrai que j'aurois eu bien de la peine à m'éloigner de dona Lucia; mais je ne Taimois point encore assez, pour balancer entre elle et la conservation de ma petite personne.
Cette affaire ne laissoit pas de me causer quelque inquiétude, et j'en avois l'esprit tout occupé, lorsque l'hôte, sans que je m'en aperçusse, entra dans ma chambre pour me demander si je voulois dîner; et voyant qu'après m'être mouché je regardois dans mon mouchoir, il s'écria d'un ton de voix fort élevé ; Ah ! monsieur, prenez garde à vous! Je tressaillis à ces paroles , qui dans le trouble où j'étois déjà ne manquèrent pas de m'épouvanter. Je crus que c'étoit l'impétueux don Luc qui venoit m'assassiner; et tout à coup frappé de cette image, je parus si effrayé, que l'hôte ne put s'empêcher de rire de ma terreur panique. Ses ris me remirent un peu; et ne lui sachant pas trop bon gré d'une pareille surprise, je lui en fis des reproches; ce qui fut pour lui un nouveau sujet de se réjouir à mes dépens. Pourquoi, me dît-il, avez -vous regardé dans votre mouchoir après vous être mouché ? Cette action