LIVRE VI, CHAP. IV. ^y
redevenu tranquille à force de réflexions , si mon étoile ne m'eût ccmduit à ma perte. Une voix que j'entendis à dix ou douze pas de moi me fit tourner la tête du coté qu'elle partoit, et la première chose qui s'offrit à ma vue fut dona Maria Gracia, cette même dame dont j'évitôis les charmes avec, tant de soin. Cétoit elle qui chsmtoit, assise sur l'herbe fleurie, tandis que ses sœurs et les autres dames de sa compagnie étendoient auprès d'elle une magnifique collation.
A ce spectad^, je ne fus plus maître de moi, je m'a« vançai vers elles en les saluant. Convenez, mesdames, •»-«leurNâis-je , que le destin m'est bien favorable aujourd'hui, puisqu'il veut que je vous rencpntre partout; mais, pour être parfaitement heureux , il faudroit que je fusse de votre écot.
Dona Maria me répondit en souriant qu'il ne tâcndroit qu'à moi d'en être; qu'aussi-bien il étôit juste que tant de bergères -eussent du moins un berger pour les défendre des loups. Cette r^xmse me ravit et m'enga^ gea dans la conversatiiDn. Je m'approchai des dames , j'ôtai mon manteau pour êtrS plus à mon sfîse, et m^é* tant mis de la partie, je m'abahdonnai à toute la ^ielé de mon humeur. Animé de la présence der U personne qoimecbarmoit, je brillai dans cet entretien. La mère et les filles me firent, comme à l'envî, des honnêtetés. 11 me sembloi^ n'avoir jav^ais passé des moments si agréables. Je me ref^ntois de ne m^être pas plus tôt faufilé ^ec une $»miUe si charmante , et d'en avoir fui les occasions. Lesautres dames étoientaiissi fort gracieuses, de sorte que ce qu'il y ayoit de plus aimable à Alcala se troùvoit là rassemblé ; c'est ce que je leur dis phis
d'une fois. Elles m'en surent bon gré; et, pour me mon* trer que je leur rendois justice, elles se disposèrent, après avoir fait collation, à former im concert. Deux dames prirent des guitares qu'elles avoient fait apporter, et dona Maria, avec. quelques autres qui avoient de la voix , les accompagna. Une guitare me fut ensuite présentée , et l'on me pria de jouer quelques airs à danser; ce que je fis avec moins de plaisir que jen'en eus à voir les danses légères de ces dames, qui paroissoient à mes yeux dans cette prairie autant de nymphes de Diane.
L'aînée des trois sœurs étoit la danseuse qui avoit le* plus de part à |nes regards. Elle avoit un air de noblesse et des grâces qui la distinguoient de ses compagnes. Tu ne seras pas étonné qu'un homme, qui prenoit feu aussi facilement que moi, ne pût résister à ces belles qualités. Je devins si amoureux de dona Maria , que je ne voyois plus qu'elle. Lorsqu'elle eut cessé de danser, je m'assis à ses pieds, et , lui présentant la guitare que j'avois entre les mains, je la conjurai d'en Jouer ellemême, et de chanter en* même temps; ce qu'elle ne refusa point de faire, à condition que je l'acc^mpagnerois aussi. Elle avoit ouï parler de ma voix, et elle mouroit d'envie de l'entendre. Gommé je n'en avois pas moins de la satisfaire, je fis aussitôt retentir la prairie de cette voix touchante que je ne faisois jamais éclater sans m'attirer des applaudissements. Toute la compagnie en fut si contente, qu'elle ne.pouvoît^ lasser de me le témoigner.
Nous continuâmes à nous divertir de cette manière jusqu'à la nuit. Alors la veuve du doiîteur Gracia fit