LIVRE VI, CHAP. IV
sonner la retraite , et nous commençâmes à défiler tous vers la ville , de façon que dona Maria et moi nous marchions les derniers, comme si, déjà d'intelligence tous deux , nous eussions affecté de demeurer derrière pour nous entretenir en particulier. Il est inutile de dire que notre conversation roula sur l'amour ; nous étions l'un et l'autre trop en train de nous agacer, pour nous parler d'autre chose que de tendresse. Nous nous fîmes une déclaration réciproque de nos sentiments, et dès ce jour-là nous aperçûmes que nous étions faits l'un pour l'autre. Comme les autres personnes de la compagnie n'avoient pas ensemble un entretien si amusant que le nôtre , «lies alloient plus vite que nous. Dona Maria, voulant les suivre, fit par hasard ou autrement un faux pas, de sorte qu'elle seroit tombée, si je ne l'eusse soutenue. Je la retins entre mes bras , et je fus assez hardi en la relevant pour lui dérober un baiser. Je n'eus pas sitôt pris cette liberté, que la crainte d'avoir déplu par cette action m'obligea d'en faire des excuses à la dame , qui , bien Ipin de s'offenser de ma hardiesse, me dit fort spirituellement que j'a vois, bien fait de me payer par mes propres mains du service que je lui avois rendu, et qu'elle auroit pu négliger de reconnoître;
Quand nous fûmes arrivés à la porte de la maison des trois sœurs; leur mère me pria d'entrer; ce que je fis fort volontiers. On m'y présenta des rafraîchissements, et je m'y arrêtai jusqu'à ce que je jugeai que la bienséance exigeoit que je prisse congé de la compagnie : néanmoins, avant que je me retirasse, je demandai à la veuve la permission de la venir quelquefois assurer de
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mes respects. Enfin , je quittai dona Maria. J'étoîs si transporté d'amour, et j'en avoislVsprit si troublé , qu'aulieu de m'en retourner chez moi, je pris le chemin de Tuniversité : je ne recorinus mon erreur que lorsque étant arrivé à la porte, je me mis en devoir d'y frapper. Tu conçois bien que je ne dormb guère cette nuit, après avoir passé la journée comme je te l'ai raccmté. Je fus le jour suivsint aux écoles de l'université, où ma distraction fut telle, qu'en sortant je n'aurois pu dire de quelle matière on y avoit traité. L'après^dînée , sans pouvoir m'en défendre, je me rendis chez dona Maria, que j'écoutai plus attentivement que je n'avois fait mon professeur le matin, et qui me d^acha si bien de l'université, que ye cessai bientôt d'y allpr. Je renonçai aux ordres que j'avcnâ voulu pi*endre. Je changeai mon habillement ecclésiastique en un habit séculier des plu^ riches, et, après avoir payé mo» hôte, ys me mis en pension chez la veuve du ^OiCteur Gracia, où, pour p^- 1er plus juste, je m'abandonnai au démon qui^nii'ien^ traînoit. Tous les gens sensés , et qui étoient d^ns mes intérêts , déplorèrent mon aveuglement. Le recteur même eut ia bonté de me faire une charitable remofir tranpe suc le changement de ma conduite ; mais tous ses discours judicieux furent inutiles; il fallut que je sur bisse mou sort y qui étoît de m'abîmer; ou bien U ciel vouloit peut-être par là dérober un. mau:yai& sujet à l'église.