‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 314 sur 328 · LIVRE VI, CHAP. VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHAP. VIII

m'écouta, et nous priineâ si bien nos mesures, que nous trompâmes tous les yeux : il y avoit pourtant d'autres femmes au logis. Mais il n'est pas possible que la plus secrète intelligence ne se découvre tôt ou tard. Célie, c'étoit le nom de la suivante, commença à se parer de bijoux, et à montrer de l'argent; ses compagnes, par jalousie, en avertirent leur maîtresse, qui leur ordonna de veiller sur cette fille, et de ne rien négliger pour apprendre la cause d'une nouveauté qui lui étoit suspecte. La veuve fut bien servie : on m'épia, on m'éclaira de si ptès, qu'on s'aperçut que j'avois avec Célie des entretiens nocturnes. Quel coup de poignard pour la patronne! Elle fut d'autant plus sensible à cette nouvelle, qu'elle étoit plus prévenue en faveur de ma fidélité. Elle ne pouvoit me croire capable de cette perfidie, et elle voulut savoir la vérité avant que de faire éclater sa vengeance.

Je couchois dans ime chambre qui communiquoit à la sienne par un cabinet où il y avoit une petite porte couverte d'une tapisserie. Ce que j'ignorois, c'est qu'il y avoit aussi une ouverture pratiquée dans le mur de ce cabinet, laquelle répondoit au chevet de mon lit, de sorte qu'il étoit aisé d'entendre par là tous les discours que je pouvois tenir dans ma chambre, et particulièrement quand j'étois couché. Cette fatale ouver- .turc fut cause de ma perte. La veuve vint une nuit à cet endroit, d'où prêtant une oreille attentive à la conversation que j'avois alors avec Célie, elle entendit distinctement que nous faisions son éloge dans des termes bien mortifiants pour elle. Quoique nous en dissions ordinairement beaucoup de mal, il ne nous étoit Gazman. 3g

Clo GUZMAN D'ALFARACHE.

encore jamais arrivé d'en dire autant que ce soir Jà. Il sembloit que le diable s'en mâlât pour nos péchés. Nous fîmes un sévère examen des défauts que chacun de nous a voit remarqués en elle; en un mot, nous la tournâmes en ridicule depuis la tête jusqu'aux pieds. Tu t'imagines bien la rage dont elle fut saisie^ lorsqu'elle ouït que Ton faisoit de si beaux portraits de sa personne. J'ai su depuis que, dans son premier mouvement, elle a voit été tentée d'entrer dans ma chambre pour venir décharger sur nous sa fureur; mais qu'après y avoir fait réflexion , elle avoit mieux aimé se retirer, pour se consulter sur le parti qu'elle. devoit prendre, que dé faire rire à ses dépens- tous ses autres domestiques, en leur donnant une semblable scène.

Elle employa le reste de cette triste nuit à méditer sa vengeance. Il ne- fut pas sitôt jour, qu'elle envoya chercher son plus proche parent, pour lui dire que j'étois un parfait fripon ; que je n'étois pas content de la voler, de la piller, et de mettre ses affaires en désordre; que j'ajoutois à l'infidèle régie de ses biens Taudacieuse insolence de déshonorer sa maison; enfin , qu'elle me livroit au juste ressentiment qu'il devoit avoir de mes friponneries, et qu'il n'avoit qu'à me faire subir la rigueur des lois. Elle ne pouvoit charger de cette commission un homme plus propre à l'exécuter que ce parent, qui, devant être un jour son légataire universel , avoit plus d'intérêt q«e personne à^ m'écarter de la testatrice. Aussi fut-il charmé d'en trouver une ,si belle occasion, et il se lia ta d'en profiter, de pem^ que la dame ne vînt à changer de sentiment. Il la connoissoit, et voyoit clairement qu'elle n'agîssoit ainsi

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