‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 315 sur 328 · LIVRE VI, CHAP. VIII. 6ii · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHAP. VIII. 6ii

que par un dépit jaloux. Il usa d'une si grande diligence, qu'il obtint en moins de deux heures un décret de prise de corps contre moi ; de manière que je n'étois pas encore levé, qu'un algnazîl ,et six archers vinrent me pincer dans ma chambre, et me traînèrent en prison.

• Je crus pour le coup que c'étoit une marque de souvenir que me donnoient mes parents de Gênes ou mes créanciers de Madrid. Je n'appris que deux heures après le sujet de mon emprisonnement. Je .n'en fus d'abord guère affligé. Je me mis dan» l'esprit que ma maîtresse m'aimoit trop pour vouloir m'abandonner à la sévérité des lois; et j'attendois à tout moment que l'on m'annonçât de sa part que, n'étant plus irritée contre moi, elle venoit d'obtenir des juges mon élargissement. Ainsi je portok», sans impatience et sans chagrin, des fers que l'amour, à ce qu'il me semblait, se préparoit à briser; et je me regardois moins comme un intendant emprisonné pour ses mauvaises. œuvres^ que comme un aifiant dont on punissoit l'infidélité. Cependant je me flattois d!une fau^e espérance Qn me fit rendre compte de mon administration, .qui a,voit duré deux ans. Ce fut alors que les douleure commencèrent à me prendre. La dissipation que j'^avois faite des biens de la veuve, desquels j'avois disposé comme s'ils eussent été à moi, laissoit un si grand vide entre la recette et la dépense, que j'aurois défié tous les intendants des grandes maisons de le remplir. J'eus beau travailler d'esprit, inventer des emplois de deniers, faire des parties d'apothicaire; tout compté, tout rabattu, je me trouvai court de quatre mille écus. Pour

€i!k GUZMAN D'ALFARACHE.

achever de m'abimer, rhonnête homme sur qui je me reposois du soin des affaires de la dame, pendant que je ne songeois qu'à mes plaisirs, ne me vit pas plus tôt entre les mains de la justice, que pour se dérober au même sort, qu'il ne méritoit pas moins que moi, il disparut avec tout largent comptant qu'il put emporter. Me voilà responsable de sa cmiduite , et chargé de toute l'iniquité. Comment pouvois-je impunément me tirer de là? Je n'a vois ni bien ni caution; et la partie à qui j'avois affaire étoit si puissante, que je ne devois me flatter de sortir de prison, que pour aller servir le roi sur mer.

J'étois si persuadé de cela ou de quelque chose d'approchant , que je fis une tentative pour me sauver de prison sous un habillement de femme. J'avois déjà passé deux portes, et j'étois sur le point d'enfiler la dernière, lorsqu'un maudit guichetier borgne, qui y étoit, mé reconnut. Je portois sous ma robe un poignard, que je tirai pour lui faire peur; mais il cria. On accourut à son secours, et l'on m'eiiferma dans un cachot noir, d'où je ne sortis que pour être conduit aux galères, à quoi je fus condamné seulement pour toute ma vie.

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