‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 321 sur 328 · LIVRE VI, CHAP. X · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHAP. X

Quoique tous ces rapports dussent être suspects dans de pareilles bouches, ils ne laissèrent pas de faire quelque impression sur Tesprit de mon maître. Je m'en aperçus bien. Ce seigneur feignoit en vain d'avoir toujours une entière confiance en moi; jeremarquois qu'il prenoitigarde , contre sa coutume, à mes actions, et n'étoit pas éloigné de me croire capable de justifier les médisances de Soto. De mon coté, sans faire semblant de pénétrer les soupçons injustes que ce malheureux avoit inspirés , je continuois à servir avec beaucoup de fidélité, ayant sans cesse les yeux ouverts , pour éviter les pièges que mes ennemis me pourroient tendre. Cependant, avec toute ma vigilance, je fus la dupe de la malice de Soto. A l'instigation de ce scélérat, un valet du chevalier se saisit subtilement d'une assiette d'argent , et la. cacha sous mon lit entre deux ais , de façon qu'on ne la voyoit point. Je m'aperçus d'abord qu'elle me manquoit; je le dis à mon maître d'un air qui devoit bien lui persuader qu'elle m'avoit été prise. Néanmoins on ne me crut pas; on fouilla partout; et on découvrit enfin où elle étoit. Alors le capitaine, jugeant que j'étois le voleur, malgré ce que je pouvois allé* guer pour ma défense , me condamna à cinquante coups de latte. Mon maître fut touché de la douleur que je fis paroître quand j'entendis prononcer cet arrêt; et s'opposant à l'exécution, il obtint ma grâce, à condition que s'il m'arrivoit une seconde fois de perdce quelque chose, je payerois le tout ensemble.

Comme je vis par cette aventure que j'avois des ennemis secrets qui travaiUoient sourdement à ma perte, et que j'aurois bien de la peine à me garantir d'une

nouvelle surprise , je suppliai très humblement le capitaine et mon maître de donner mon emploi à un autre. Le chevalier expliqua mal ma prière ; il s'imagina que je ne voulois quitter son service que pour>me remettre à celui du comité; il m'en sut mauvais gré, et refusa pour me>mortifier ce que je demandois. Il faEUvt donc me déterminer à continuer de le servir, et à me tenir nuit et jour sur mes gardes; ce que je iBs pendant quelque temps avec tant de bonheur, que je mis en défaut l'adresse des traîtres conjurés contre moi. Mais il n'étoit pas possible que je fusse toujours assez heureux pour parer leurs coups fourrés. Un soir mon maître, étant revenu de la ville, voulut se déshabiller; je luidonnaison bonnet et sa robe de chambre; et tandis que je portois d'une chambre à une autre son épée, ses gants et son chapeau,, on m'escamota le cordon. Je ne sais comment se fit un. tour si subtil, et je n'ai jamais pu le ooncc'voir; cependant c'&it icnrfait. Le lendemain, lorsque je pris le chapeau pour le nettoyer, je le trouvai sans cordon. A cette vue, je<daviHS plus pèle que la mort; jechercbaî partout. Peine inutile; je reconnus, qti'il y avoit dans'la galère des filous plus: fins que moi.

Que faire à cela ? et comment ^uver ma peau des coups qui la menaçoient? Je crus qu'iln'y avoit>poiut pour moi d'autre parti à prendre -que celui/ d'implorer la miséricorde du chevalier. Je m'imaginai qu'au lieu de m^ fatreéprouver le rade ehâttiiiefit qui ^m'avcnt été promis, il entreroit dans mra peipe, et'auroit en»core la bonté de demander gMce pour moi. C^jl&it une fausse espérance dont je meâattois. Quand je- contai à nionmaîtrë le nouveau malheur qui Hi'étoit arrivé, j'eus

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beau lui parler d*une manière pathétique, et lui représenter la malignité de mes ennemis, dont j'assurois que la perte du cordon étoit Touvrage, il ne fit que me rire au nez. Monsieur Guzman, me dit-il d'un air moqueur, je suis persuadé que vous êtes un garçon plein d'intégrité, quoique veus n'ayez pas tout*à-fait cette réputation-là dans la galère, et qu on m'ait dit que j'étois bien hardi d'avoir tant de confiance en vous. Encore une fois, je vous crois un très honnête homme, et je suis fâché de vous dire que , si vous ne retrouvez pas mon cordon , vous serez livré au sous-comite , qui vous traitera en enfant de bonne maison; c'est sur quoi vous pouvez compter, malgré les assurances que vous me donnez de votre fidélité.

Telle fut la réponse du chevalier. Le capitaine, homme des plus violents, arriva dans ce moment* là. Dès qu'il sut de quoi il s'agissoit, et qu'il vit que je m'cJïstinois à nier que j'eusse pris le cordon^ il se mit en fureur, et me fit battre si cruellemei^, que jc^ demeurai sur la place à demi-mort. Le barbare m'auroit sans doute fait ôter la vie, s'il n'eût pas craint d'être obligé, comme c'est la coutume en pareil cas, de me remplacer à ses dépens par un autre homme, ou de payer la taxe ordinaire d'un forçat. Pour comble de misère , je fus chassé de la poupe, et envoyé au dernier baiAC de la proue; c'est l'endroit de la galère le plus incomiBode, et où il y a le. plus à tra%»ailler. Ajoutez à cela que le coeaite eut ordre de ne me. point méaaiger, sous peiiné de déplaire à la cour. Je crois bien qu'au fond de son âme, ce bon officier me plaignoit; et, quoiqu'on lui eût foii: recommandé de me traiter avec unç

extrême rigueur, il me laissa en repos pendant plus

d'un mois, me voyant hors d'état de rendre le moindre

service.

Je repris enfin peu à peu mes forces. Déjà même je commençois à faire sur la mer où nous étions alors la rude fonction de rameur, lorsque le ciel, satisfait des peines que j'avois injustement souffertes, eut pitié de moi, et voulut me tirer de l'affreuse situation où je me trou vois; c'est ce que je vais te raconter en peu de tnots. Soto , qui méditoit un grand dessein , qu'il ne pouvoit «exécuter sans le secours d'un homme qui fût dans le poste où.j'étois, c'est-à-dire auprès de la poudre, eut envie de se récondlier avec moi. Il se servit, pour cet effet, de l'entremise d'un Turc, qui avoit la liberté d'aller d'un bout à l'autre de la galère. Soto me croyoit avec raison fort irrité contre le capitaine, et ne doutoit point que je n'aimasse autant qu'un autre à me voir libre. Il me fit prier par le Turc d'oublier le passé, et de lui rendre mon amitié, qu'il confessoit avoir justement perdue. Je témoignai ne demander pas mieux que de renouer avec lui; sur quoi le Turc me parla dans ces termes :

a Soto m'a chargé de vous communiquer le projet qu'il a courageusement formé pour nous délivrer tous. Quand nous serons auprès de la cote de Barbarie, où nous allons, et dont nous ne sommes pas fort éloignés, nous devons égorger premièrement le capitaine, ensuite les autres officiers et les soldats, en criant : Liberté! liberté ! Les forçats se soulèveront aussitôt |P^us nous rendrons mçiîtres de la galère , et nous trouverons un asile chez les Turcs. Il y a plus de deux mois pour-

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