‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 40 sur 328 · LIVRE I, CHAP. IX · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. IX

en étoit vivement affligée; cependant cette princesse, croyant qu'elle n'étoit triste qu'à cause qu'elle se voyoit éloignée de ses parents , se flattoit que cette tristesse ne dureroit pas long-temps. D'un autre côté, le roi, pour contribuer au divertissement de son illustre prisonnière et à celui de tant d'officiers qui Tavoient si bien servi dans cette dernière campagne, fit une partie de course de taureaux et de jeux de Câhasy ailleurs appelés des Carrousels. Il les publia, pour avertir les cavaliers qui souhaiteroient d'en être, de s'y préparer.

Il est temps que je vous dise la cause de la mélancolie de la belle Maure. Cette dame aimoit un jeune seigneur de Grenade, qui descendoit aussi-bien qu'elle des rois maures, et dont la valeur âvoit éclaté dans plusieurs occasions : pour les qualités' personnelles, il les rassembloit toutes; en un mot c*étoit le premier cavalier de la cour de Grenjade. On l'appeloit Ozmin. Daraxa et lui s'airaoient dès leur plus tendre enfance , et leurs pères, qui étoient intimes amis, avoient résolu de les unir enseipble pour resserrer encore davantage les nœuds de leur amitié. A la veille de ses noces, dans le temps qu'on n'attendoit plus, pour les célébrer à Baëça, qu'Ozmi»qui étoit à Grenade, il arriva que Ferdinand fit tout à coup investircette première place; ce qui fut exécuté avec tant de secret et de diligence, qu'on n'en eut pas le moindre soupçon à la cour du roi Mahomet.

A cette nouvelle si importante pour les Maures, Ozmin, poussé par l'amour et par la gloire, entreprit de se jeter dans Baëça, où il étoit attendu; il se mit à la tête de' deux cents cavaliers, la plupart de ses amis

OU de ses créatures, qui voulurent suivre sa fortune et ^rvir leur roi. Ils rencontrèrent en moins de trois heures deux partis qu'ils battirent; mais un troisième, composé de six cents hommes, vint à une demi-lieue de la ville leur tomber sur le corps et les envelopper, en leur criant de se rendre, s'ils vouloient qu'on leur fît quartier. Ozmin, sans s'effrayer de l'inégalité du nombre, forma de sa troupe un escadron, au milieu duquel il mit ses blessés; puis, fondant sur les ennemis avec autant de vigueur que s'il n'eût pas eu déjà deux affaires assez vives, il tint pendant plus d'une heure la victoire incertaine; déjà même plus de la moitié du parti chrétien étoit hors de combat, et le reste ébranlé alloit prendre la fuite, sans un nouveau secours de deux cents hommes qui leur arriva fort à propos. Les choses alors changèrent de face, et Ozmin, blessé en trois endroits, ne songea plus qu'à sauver le reste de ses cavaliers en se retirant; ce qu'il fit en si bon ordre et avec des volte-faces si heureuses, que les chrétiens perdirent bientôt l'envie de le poursuivre. 11 entra dans la ville de Grenade avec cent dix hom-' mes, dont douze seulement n'étoîent pas blessés.

Ce combat passa pour une des plus rudes rencontres qu'on eût jamais vues, et le nom d'Ozmin devint fameux parmi les troupes chrétiennes. Ce cavalier, en arrivant chez lui, fut obligé de se mettre au lit. Le roi Mahomet, son parent, charmé de la gloire qu'il s'étoit acquise par une si belle action, lui donna mille louanges, et l'honora d'une visite pour récompenser sa valeur; mais ce qui combla de joie ce jeune Maure fut une lettre qu'il reçut de sa chère Daraxa :

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elle lui mMcloitip[u'^lë prel^oit ptU6 de ^rtà ses^bkssures qu'à i'htliiMUtf^ -qu^iés lui fàisoient; qu'elle ai* HMMt tuotnft en lui le héros que i'eiiMnt , et qu^etifiki <elh le conjurait 4è se fnéMger davantage à l'avenir : elle accompagnait oeité levtre d'iht grand mducAôiir en broderie à la façon de^ Ma«ires , auquel etie avoit travaillé elleHnêiM', et qui devoit être d'auiant plus âgtéàbte à son amnnt, que t'éloil ia première fâcwew qu'elle l«i eût faite.

Le brave Q^min avoit une impatience mortelle tl'étre guéri de ses blessures et de faire une seconde tentative pour s'int^duire datis Baëça, ii ne pouvoït plus vivre sans sa future épouse; il falloit qu^il fût auprès d'elle, ou qu'il mourût de kmgueur et de dés*- ^poir. Le gouverneur de eettë place, ayant été infor* mé de son dessein, trouva moyen de lui faire savoir qu'il ne \m conseilioît pto de s y prendre par la force des armes, les passages étam trop bien gardés pour qu'il pût passer; que son avisétoït plutôt qu'il s'habiU lât à l'espagnole , et qu'Une nuit, dont ils éôhviendroient entre eux , il partît pour arrive^ le lendemain à la pointe du jour auprès de Baéça, où il pourroit entrer à la faveur d'une sortie qui Seroit faite exprès pour cela. I^ gouverneur $e $ervèitd'un fidèle domestique d'Otmin pour faire tenir deâ lettres k Grenade et pou^ en recevoir. Ce domestique , nommé Orvfedo^ âVoît été quatorze ans prisonnier chez les chrétienà; îl en avoit pris les manières, et il en parioit si bien la lahgue, qu'il pouvoit facilement passer pour Espagnol ; ajoutez k cela que c'étoit un homtne adrôil et qui savoit parfaitement les cbemins.

. Sitôt qu'Ozmm fut en ^tat d'exécuter son prpjet, il sortit *de Grenade la nuit qui lui fut marquée, suivi seulement d'Orviedo, tous deux habillés à Tespagnole. Quoiqu'ils eussent de très bons chevaux, ils furent obligés de prendre tant de détours pour éviter les partis chrétiens et les passages gardés, qu'ils ne purent arriver avant le jour auprès de Baëça; Us en étoient eiicore à une lieue quand Taurore parut. A mesure qu'ils s'avançoient^ ils voyoient s'élever de la pous- ^ère , et bientôt ils aperçurent les troupes chrétiennes qui feisoient de tous cotés de si grands mouvements, qu'ils jugèrent qu'il y aurpit ce jour-là quelque action considérable; comme en effet ce i^t dans cette journée que don Alonse enleva la belle Maure. Nos deux Grenadins entrèrent dans un bois, où ils s'arrêtère{;t de peur de s'aller jeter dans quelque fâcheux embarras. Orviedo, en homme de guerre accoutumé à trouver ides expédients çonvens^bUs aux conjonctures, dit à son mattre : Seigneur, si vous m'en voulez croire, vous deme^rerez ici caché, pendant que^ul et à pied j'irai reccmnoître la disposttipn des chrétiens, et me couler. si je puis dans la place , pour avertir le gouverneur du lieu oii vous êtes; si je ne viens pas vous rejoindre dans deux heures, ce sera une marque certaine que je serrai entré dai|s la ville^ et qti^ tout sera préparé pour vous y recevoir. .

pzmin af^ouva ce conseil, Orviedo attacha son cheval à un arbre, et marcha vers Baëça; son maître, malgré. toiijte l'impatience qui l'agitoit, l'attendit plus de deux heures; après quoi, s'imaginant qu'il. étoit temps de s'approcher de la place , et que, suivant ce.

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