LIVRE I, CHAP. IX
beau la demander avec de grandes instances , cette princesse lui fit écrire dans des fermes si obligeants , pour )é prier de la lui laisser, que, malgi^ la tendresse qu'il avoit pour sa fille , il ne put se défendre de la lui abandonner , bien persuadé qu'il n'auroit pas sujet de se repentir de cett-e complaisance.
Le roi, voyant la campagne finie, prit la résolution d'aller passer l'hiver à Séville. Il manda son dessein à la reine , qui s'y rendit deux ou trois jours avant lui* Jamais la cour de ce monarque n'avoit été plus magnifique ; tous les seigneurs a Tenvi se mirent en dépense pour y foire une brillante figure : don Alonse surtout, qui en étoit un des plus riches , et dont l'absence avoît irrité l'amour , n'épargna rien pour avoir un train et un équipage dignes du Chevalier de la belle Maure ^ nom qu'il s'étoit donné et dont il se faisoit honneur à la cour, de même que du nœud de rubans qu'il avoit reçu de cette dame , et qu'il portoit à son jupon , avec un cordon d'or, en forme d'ordre.
Ce qu'il y avoit de maïheureux pour lui, c'est que tout cela étoit compté pour rien par Daraxa, qui le traitoit avec autant d^ndifférence que les autres seigneurs, qui étoient aussi devenus ses amaotits; comme . don Rodrigue de Padîlla, don luan de tJrena, et don Diègue de Castro, Ce que don Alonse avoît par*dessus ses rivaux, c'étoit la liberté dte voir sa maîtresse, et de lui parler pliis souvent qu'aux; avantage dont il étoit redevable aux seules bontés de la reine, qui, désirant avec ardeur que la belle Maure se fît chrétienne, pour la marier ensuite dails sa cour et Ty retenir, avoit jeté les yeux sur lui, comme sur le parti le plus avant-ageuK pour elle.
84 GUZMAN D ALFARAGHE.
La reine, ayant donc dessein d'engager cette dame à changer de religion, en cherchoit tous les moyens. Elle lui dit un jour : Ma chère Daraxa , j'ai, une curiosité : je serois bien aise de vous voir vêtue à l'espagnole ; je m'imagine que cet habit vous siéroit encore mieux que le vôtre; je vous en donnerai un que j'ai porté moi-même; je crois que pour me faire plaisir vous voudrez bien l'essayer. Cette princesse espéroit par là lui inspirer insensiblement l'envie d'aller plus avant. Daraxa , qui trou voit l'habillement des femmes espagnoles fort à son gré, et qui ne cherchoit qu'à plaire à la reine, consentit de bonne grâce à lui donner eettç satisfaction : elle enchanta Ferdinand et toute sa cour, lorsqu'elle y parut sous ces nouveaux habits; elle effaça un assez grand nombre de belles personnes qui en faisoient tout romement. Qu'elle causa de jalousies et d'infidélités! Mais plus les yeux des hommes lui furent favorables, plus elle déplut aux femmes, qui lui trouvèrent autant de défauts qu'elle avoit de charmes.
Quoiqu'elle n'ignorât pas l'envie qu'elle leur eausoit, elle n'en devenoit pas plus vaine; au contraire, gn. eût dit qu'elle en étoit mortifiée; elle négligeoit jusqu'à sa pafure. La reine quelquefois lui en faisoit la guerre , et lui envoyoit tous les jours de nouveaux ajustements, pour l'obliger à prendre plus de soin de sa personne; elle s'en parpit une fois seulement par complaisance , après quoi elle n'y pensoit plus : ce qui étonnoit tout le monde, c'est qu'elle étoit presque toujours plongée dans une profonde mélancolie que rien ne pouvoit dissiper. Elle se plaisoit à être seule, et le plus souvent on la surprenoit tout en pleurs; ce qu'on ne manquoit pas d'aller rapporter à la reine, qui