LIVRE I, CHÀP. IX. Ii
du roi Mahomet; c'est ce que n'ignoroit pas le monarque catholique : aussi avoit-il prudemment fait solliciter, tant par ses ministres que par l'entremise du pape , les autres princes chrétiens , pour qu'ils l'ai- ~ dassent à exécuter une entreprise où il s'agissoit de
' chasser d'Espagne tous les infidèles. Plusieurs princes lui avoient promis du secours ; et quand il fut assuré que leurs troupes s'avançoient , il se mit lui-même en marche avec le plus de diligence qu'il put , pour surprendre les Maures et ne leur pas donner le loisir de 5e fortifier davanrage.
Comme la reine jugea bien qu'im siège si considé* rable demandoit beaucoup de temps, elle prit la résolution d'y accompagner le roi , et de faire la campagne avec lui. Le bruit s'en étant répandu, nos deux amants en eureiit d'autant ^lus de joie, qu'ils espéroient que , dans là confusion où seroit l'armée, ils pourroient, av<3C l'industrie d'Orviedo , .trouver jour à se jeter dans Grenade ; mais ils comptoient sans la fortune : la reine , la surveille cfe son départ, dit à Daraxa qu'elle ne seroit pas du voyage. Pour avoir moins d'embarras, ajouta cette princesse , je ne mènerai avec moi que les femmes dont je ne puis absolument me passer. Je prétends laisser mes filles d'honneur à Séville, entre les mains de leurs parents ou de personnes de distinction à qui je lès recommanderai. Pour vous , ma chère fille , vous tomberez en partage à don Louis de Padilla. J'ai fait choix de ce seigneur, à cause qu'il est père d'£l-
^vîre votre amie; outré cela, je crois que vous serez chez lui plus agréablement qu'ailleurs.
Ozmin fut au désespoir quand sa maîtresse lui manda
Il6 GUZMAN D'ALFARACHE.
cet ordre de la reine. Il voyoit par là toutes ses mesures ^ rompues; et son esprit, flottant entre une infinité de pensées et de résolutions différentes que l'amour et la gloire lui inspiroient tour à tour, étoit dans une étrange perplexité. Néanmoins la belle Maure écrivit à cet amant des lettrés si tendres et si passionnées, qu'enfin elle fixa ses irrésolutions. Je ne vous rapporterai qu'une de ses lettres , de peur de vous ennuyer. La voici :
« Votre écuyer m'a fait dire que vous vouliez vous laisser mourir de regret de n'être point à Grenade. Partez, Ozmin, partez : votre cœur sacrifie plus à la gloire qu'à l'amour. Je ne vous retiens plus : je sais bien que votre départ me coûtera la vie; mais ma plus grande peine sera de mourir pour un ingrat qui m'abandonne dans le temps que j'ai le. plus besoin de lui. Je croyois vous être plus chère que toute chose au monde. Quelle étoit mon erreur! A qui dois -je m.'en prendre? Est-ce à moi pour vous avoir cru, ou bien à vous pour me l'avoir persuadé? Si l'amour que j'ai pour vous ne m'aveugle pas, votre vie est à moi : vous me l'avez dit cent fois , vous me l'avez juré. Pourquoi donc, sans mon aveu, voulez - vous disposer de mon bien? Pourquoi songez - vous à l'employer à ce qui ne regarde pas mon service? Ah ! Ozmin, que vous savez peu aimer! Que vous êtes encore loin du terme où l'amour a su m'amener ! On peut acquérir de la gloire partout, et l'on trouveroit, si l'on vouloit, des gens qui mettroient la leur à partager les peines d'une infortunée plutôt qu'à servir tous les monarques dé la terre. »
Il ne fut pas possible à l'amoureux Grenadin de ré-