‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 52 sur 328 · LIVRE I, CHAP. IX · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. IX

sister à la passion de Daraxa , quelque envie qu'il eût de rendre sa valeur utile à sa patrie; et Tamant, dans cette conjoncture , l'emporta sur le héros. La cour partit donc pour l'armée, et la belle Maure se retira chez le marquis de Padilla , qui la reçut avec tous les honneurs qu'il auroit pu faire à la reine même. Dona Elvire, qui aimoit tendrement son amie, et qu'un intérêt encore plus vif que son amitié obligeoit à se réjouir d'avoir cette dame pour sa compagne inséparable, étoit ravie de ce changement. Daraxa auroit été assez contente de son sort, si elle eût eu dans cette maison un peu plus de liberté ; mais on lui en donna beaucoup moins qu'elle n'en avoit eu à la cour. Véritablement elle étoit chez don Louis comme une esclave. Premièrement , il ne falloit point qu'elle se flattât, non plus qu'Elvire, de sortir jamais , pour quelque raison que ce pût être. Tous leurs passe -temps se bornoient à se promener le soir dans un jardin à certaine heure réglée ; et comme si cette promenade n'eût pas été un divertissement assez ennuyeux pour elles, le vieux marquis prenoit la peine de les accompagner toujours ; ou si quelquefois il n'avoit pas le temps de les fatiguer de sa fâcheuse, compagnie, don Rodrigue son fils se chargeoit de ce soin-là : elles ne gagnoient rien au change. Ce n'est pas tout : les appartements de ces dames n'avoient vue que sur le jardin, aiicune fenêtre sur la rue. Ajoutez à cela qu'elles ne voyoient personne du dehors, ni hommes ni .femmes; et, des gens même de la maison, il y, en avoit très' peu qui eussent le privilège de leur parler.

.Tous ces désagréments gâtoieiit fort les honnêtetés que don Liouis faisoit à la belle Maure : cependant, à

Il8 GUZMAN D'ALFARACHE.

entendre ce vieux courtisan , il n'en u&oit avec elle ^ ainsi que par respect, et que pour lui marquer rextréme considération qu'il avoit pour elle. Cette dame n'en étoit pas la dupe; et perdant toute espérance d'avoir des nouvelles de son amant, elle alloit s'abandonner à ses chagrins, si dona Elvire ne s'en fût mêlée. Celle-ci, ne pouvant plus vivre sans son cher don Jaymé, dit à Daraxa qu'elle vouloit écrire à ce cavalier. Eh! comment, répondit la belle Maure, lui ferez -vous tenir votre lettre? Une de mes femmes, répliqua Elvire, a trouvé par hasard un homme du dehors qu'elle a gagné. Il assure qu'il connoît parfaitement Yivès , et promet de lui remettre le billet en main propre. La tendre amante d'Ozmin ne manqua pas d'applaudir à £ette résolution. Elles composèrent toutes deux une lettre de concert. La fille de don Louis l'écrivit , et la d^me maure y ajouta ces mots en sa langue :

(€ Tout le bonheur des amants consiste à se voir : tout leur malheur est d'être séparés. Je languis dans l'attente de vos nouvelles; je siiis morte si je n'en reçois au plus tôt. »

Elvire demanda ce que signifioient ces paroles,^ et Davaxa lui répondit : Je mande à don Jaymé que sa maîtresse ne peut soutenirplus long-temps son absence, et va succomber à ses ennuis, s'il ne trouve moyen de les soulager. C'est ainsi que deux bonnes amies en usent ordinairement ensemble lorsqu'elles sont rivales».

La lettre fut fidèlement rendue au seigneur maure, qui la lut avec d'autant plus de joie, qu'il avoit inutilement jusque-là employé l'adresse de son écuyer pour découvrir ce qui se passoit chez don Louis :

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