‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 54 sur 328 · LIVRE I, CHAP. IX · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. IX

n'ayant pas la réputation d'être ennemies de Tamour. Mais il craignoit plus les entreprises du dehors que la sensibilité du dedans, les cavaliers amoureux, que l'objet aimé. Il appréhendoit principalement don Alonse, qu'il regardoit comme le galant favorisé. Quoique informé que ce jeune seigneur n'étoit point encore en état de sortir, ni par conséquent de songer aux moyens d'entretenir la belle Maure, cela ne le rassuroit point. Un commerce de billets-doux ne lui sembloit guère moins dangereux qu'une conversation. Pour se mettre l'esprit en repos là -dessus, il pressoit sans cesse le maître maçon d'achever son ouvrage, de peur que quelqu'un de ses manœuvres n'eût la hardiesse de se charger de quelque commission amoureuse : ce qui rinquiétoit terriblement , et l'obligeoît à observer tous les ouvriers.

Sur la fin d'une journée, en les voyant travailler, il s'avisa de considérer attentivement Ambroise , auquel il n'avoit pas encore pris garde, et qui lui parut un garçon fort délibéré. Cet examen, ne plut guère au jeune Maure, et le fit pâlir de cramte d'être découvert : néanmoins il en fut quitte pour la peur. Tout susceptible que le vieillard étoit de soupçons et de défiances, il ne vit dans Ambroise qu'un manœuvre; et ce faux maçon, lorsqu'il en fut temps, se retira avec Jes véritables , n'ayant eu d'autre bonheur dans toute sa journée que de voir passer sa. maîtresse avec don Rodrigue qui étoit son rival. Quelle patience il faut avoir quand on aime, quoique l'amour soit la plus violente des passions! Ozmin ne l'a voit déjà que trop éprouvé. Aussi , loin de se rebuter, il se trouvoit assez

lia GUZMAN D'ALFARACHE.

bien payé de sa peine, puisqu'il avoit vu sa chère amante : cela suflisoit à un Maure , comme à un Castillan , pour s'estimer heureux.

La fortune lui fut bien plus favorable le jour suivant; il revint au travail ^vec une nouvelle ardeur. Il faisoit rouler sa brouette d'une grande force; et comme en charriant de la pierre il étoit obligé quelquefois de passer sous les fenêtres de l'appartement de Daraxa, il se mit à chanter un air champêtre en langue maure. I>s maçons, cpi le regardoient comme un gaillard qui avoit été long-temps prisonnier chez les infidèles, ne furent pas surpris qu'il eût retenu quelques-unes de leurs chansons; mais Laïda l'entendit de sa chambre; et, curieuse de savoir qui pou voit être l'homme qui chantoit si bien une chanson de son pays, elle descendit au jardin, où elle reconnut d'abord 1^ personnage.

Elle fit semblant de cueillir des fleurs pour sa mat-, tresse; ce qu'elle faisoit presque tous les jours; et le Grenadin s'étant aperçu qu'elle l'observoit du coin de l'œil, la première fois qu'il passa près d'elle en poussant sa brouette , il laissa tomber à sa vue une lettre qu'il tenoit toute prête dans son sein, sans s'arrêter ni .regarder Laïda, qui courut la ramasser aussitôt et la porter à Daraxa.

Vous vous imaginez bien quelles furent la joie et la surprise de cette dame. Elle étoit encore au lit. Elle se leva et s'habilla promplement pour jouir de sa fenêtre du plaisir de revoir un amant si cher. Elle fut touchée de l'état ipisérable auquel il n'avoit pas honte de se réduire pour lui marquer l'excès de son amour : et

toutefois il y avoit dans cette bizarre mascarade un je ne sais quoi qui la ravissoit. Elle fit à sa lettre une réponse qu'elle remit à Tadroite Laîda, qui sut si bien prendre son temps, qu'elle la rendit sans que personne s'en aperçût. U» commencement si heureux donna du goût au seigneur Ambroise pour le métier de maçon. Effectivement, Daraxa se tint presque tout le jour à sa fenêtre pour le voir passer et repasser; de sorte qu'en allant et en revenant, c'étoit toujours quelques petits signes qui avoient mille charmes pour deux amants si délicats.

Les. choses demeurèrent quelques jours dans cette situation; don Louis ne manquoit pas tous les «oirs d'aller exciter par sa présence les ouvriers à travailler, et il remarquoit qu' Ambroise étoit celui de tous qui s'épargnoit le moins. Il conçut de l'affection pour lui à cause de cela ; et croyant qu'il en feroit un bon valet, il s'approcha du maître maçon pour lui demander qui lui avoit donné ce manœuvre. Un artisan de la ville me l'a amené, répondit le maître, et j'en suis trèscontent. Sur ce témoignage, le marquis tirant à part Ambroise, auquel il n'a voit point encore parlé, l'interrogea pour savoir d'oîi il étoit. Notre manœuvre lui répondit de l'air le plus gi^^ssier qu'il put affecter, qu'il étoit Aragonois d'origine, et lui fit une histoire qui ne démentait point celle ,qu'Orviedo avoit dçjà faite au maître maçon. Don Louis y trouva beaucoup de vraisemblance, et il lui sembla même que ce garçon avoit pris l'accent de ce pays-là. Qui étoit votre patron à Grenade, lui demanda-t-il encore? et à quoi vous employoit-il? Seigneur, repartit Ambroise, j'y servoîs

un gros marchand qui avoit un fort beau jardin, et j'avois soin de ses fleurs. Vous savez donc cultiver les fleurs, s'écria le marquis? j'en suis ravi. J'ai besoin d'un homme pour les miennes, et il y a plus de trois mojs que j'en fais chercher un, attendu que mon jardinier ne s'entend point à cela : ainsi, mon ami, je vous donnerai de bons gages si vous voulez me servir, et j'aurai soin de votre fortune, pourvu que vous soyez fidèle, et que vous remplissiez votre devoir avec exactitude.

A ces mots , notre feint Aragonois témoigna jpar des démonstrations, plutôt que par des paroles, qu'il étoit très»sensible aux bontés de ce seigneur, et qu'il s'attacheroit à les mériter par sa bonne volonté* Cette affaire fut bientôt conclue, et don Louis dit à son nouveau domestique : Vous n'avez qu'à quitter votre tablier et prendre congé de votre maître; venez ici demain, et l'on vous fournira tout ce qui sera nécessaire pour la culture de mes fleure.

Ambroise n'est donc plus maçon; il est jardinier du marquis de Padilla , qui ne le vit pas plus tôt arriver le jour suivant, qu'il se mit à lui prescrire la conduite qu'il avoit à tenir pour demeurer long-temps dans sa maison. Il s'étendit particulièrement sur le respect infini qu'il lui recommandoit d'avoir pour les dames, et sur le soin qu'il devoit prendre d'éviter tout commerce avec les femmes de service. Il appuya d'autant plus sur cet article, qu'il trouvoit ce garçon bien fait de sa personne, malgré les' mauvais airs qu'il affectoit de se donner.

Le patron, après toutes ces leçons qui ne faisoient

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