LIVRE I, ÇHAP. IX. Ï
que trop connoître qu'il étoit terriblement Espagnol sur le chapitre du beau sexe, fit travailler devant lui son nouveau jardinier, pour juger de sa capacité, étant lui-même assez habile pour cela. Heureusement Ozmin avoit aimé les fleurs, et il sa voit aussi bien les cultiver qu'un fleuriste de profession. Don Louis n'eut pas. besoin d'un long examen pour être persuadé qi^'il avoit fait une bonne acquisition. Il s'en applaudit, et il en demeura si occupé, qu'il ne put s'empêcher d'en parler pendant le dîner. Il dit qu'il étoit charmé d'avoir enfin rencontré, un jardinier pour ses fleurs, et que. Dieu merci, son parterre seroit désormais bien entretenu. Rien n'est plus plaisant, ajouta-t-il : je remarque parmi mes ouvriers un jeune gaillard qui mène la brouette, je le questionne, et je découvre que ce manœuvre est un garçon consommé dans l'art de cultiver les fleurs.
Daraxa ne laissa pas tomber ce discours; et ne doutant point que le nouveau jardinier ne fût Ozmin, elle s'en réjouit, dans l'espérance qu'elle auroit occasion de le voir plus souvent et la liberté entière de lui écrire. Après le dîner, cette dame mena dans son appartement El vire, et se mettant toutes deux à une fenêtre, elles commencèrent à promener leurs regards sur le jardin, Ambroise étoit alors au milieu du grand parterre, visà-vis d'elles. La belle Maure l'ayant reconnu, et voulant se divertir, le montra du doigt à son amie : Voilà, lui dit-elle, le jardinier dont votre père a tant vanté l'habileté pendant que nous dînions. Considérez -le bien : votre cœur ne vous dit-il rien pour lui? ne sentez-vous point quelque émotion? .
ta6 GU2MAN D'ALFARAGHE.
Dona El vire fit un éclat de rire à ce^ paroles, qui lui parurent échappées par plaisanterie. Mais regardant cet homme à bon compte avec attention, elle soupçonna la vérité. Cependant la crainte de se méprendre, et d'apprêter à rire à ses dépens, l'empêcha de dire ce qu'elle pensoit, jusqu'à ce que Daraxa la pressant de lui répandre, et l'appelant insensible, confirmât ses soupçons. Ce fut alors du côté d'Elvire un emportement de joie, une évaporation qui marqua bien l'excès de son amour pour'don Jaymé. La prudente Maure se sut bon gré de ne lui avoir pas fait plus long-temps un mystère de la métamorphose de ce cavalier. Ma chère Elvire, lui dit-elle, j'ai bien fait, comme vous voyez, de vous prévenir. Hélàs! si par malheur don Jaymé se fût présenté devant vous en présence de don Louis ou de don Rodrigue, votre surprise nous auroit tous perdus : mais maintenant que vous êtes préparée à sa vue, j'espère que vous vous ménagère! de façon que vous ne gâterez point nos affaires. Dona Elvire le lui promit; après quoi ces deux dames s'entretinrent du faux Ambroise.
La, fille de don Louis ne pou voit assez admirer comment il étoit parvenu à tromper son père, le plus défiant de tous les hommes; et elle lui tenoit un grand compte de s'abaisser pour l'amour d'elle à un si vil ei|}ploi. Si elle eût su tout ce que son amie savoit làdessus, elle auroit bien rabattu de sa reconnoissance.
Dès ce moment les plaisirs et les intrigues coihmencèrent à régner depuis le matin jusqu'au soir entre ces deux dames et ce galant jardinier. Clarice et Laïda , leurs confidentes , étoient des filles d'esprit, qui les