LIVRE I^CHAP. IX. i4l
ce qui se passe chez moi, tant la nuit que le jour. Le respect ferma la bouche à don Rodrigue, qui fut obligé de quitter son père un moment après, parce qu'on vint l'avertir qu'une personne demandoit à lui parler.
Après son départ, le vieux marquis, malgré tout ce qu'il avoit dit, tomba dans une profonde rêverie, et fit mille réflexions chagrinantes qui rempUrent son esprit de soupçons. Pour achever de troubler son repos , son maître jardinier vint l'aborder en lui disant : Seigneur, j'ai un avis d'importance à vous donner; j'ai entendu cette nuit dans lé jardin certain bruit qui me fait croire qu'il y a des gens qui rôdent autour de cette maison : si j'eusse osé sortir de chez moi contre vos ordres, je serois en état de vous en rendre un meilleur compte. Des gens la nuit dans mon jardin ! s'écria don Louis fort étonné : ils venoient donc de chez vous ? Non , seigneur, dit le maître jardinier, Ambroise et mon valet ne sauroient sortir de ma maison ; j'eti ferme la porte moi-même exactement tous les soirs, et j'en garde avec soin la clef que je ne confie à personne.
Ce rapport donna beaucoup à penser au vieux marquis. Qui peut être venu dans mon jardin, disoit-il en lui-même ? Et dans quelle intention peut -on s'y être introduit ? Je ne crains pas les voleurs , la hauteur des murailles est capable de les effrayer. Seroit - ce quelque amant' de Daraxa ? C'est ce que je ne puis m'imaginer; il n'en est pas d'assez fou pour vouloir s'exposer à Un si grand péril , dans la seule espérance de la voir paroître à une fenêtre. Il faut que mon jardinier se soit mis cela dans la tête , ou bien ce bruit , s'il est réel, a été fait par des domestiques; et si j'en
i4a GUZMAN D'ALFARACHE.
dois soupçonner quelqu'un, c'est ce fripon d'Ambroise,
dont mon (ils, après tout, peut avoir justement pris^
ombrage.
Don Louis, furieusement agité de ces pensées , or* donna au jardinier que , sans rien dire ni à son valet ni à Ambroise , il fît bonne garde cette nuit-là ; et que si par hasard il entendoit encore du bruit, il ne man<> quât pas de tirer un coup de fusil et de sortir en même temps bien armé. De mon côté , ajouta le marquis , j'en ferai autant avec tous mes autres domes^ tiques, et les audacieux qui cherchent ou à me. voler ou à me déshonorer seront bien fins s'ils nous échappent. Ce vieux seigneur, après avoir donné ses ordres à son jardinier, se retira pour s'aller préparer à faire le grand coup qu'il méditoit.
Si les deux dames, don Louis et don Rodrigue avoient de l'inquiétude , Ozmin de son coté n'étoit pas plus tranquille qu'eux. Ce brave Maure ne s'alarmoit pas aisément ; mais les derniers mots que son rival lui avoit dits lui sembloient mériter quelque attention. Il crut prudemment devoir songer à prévenir les malheurs qui pouvoient lui arriver. Il n'avoit pour toute arme qu'un poignard , avec quoi il n'étoit pas possible , supposé qu'on voulût le maltraiter , qu'il se défendit contre trente doipestiques qu'il y avoit dans cette maison. Tout lui présageoit quelque disgrâce prochaine : il avoit vu les deux Padilla se parler avec vivacité , et don Louis ensuite en conversation sérieuse avec le maître jardinier ; il ne doutoit point qu'il n'eût été question de lui dans ces deux entretiens ; de manière qu'ayant tout lieu d'appréhendé^ quelque lâche