‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 62 sur 328 · LIVRE I, CHAP. IX · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. IX

en conversation avec elles, les laissa s'éloigner, et se mit à se promener tout seul. Il rencontra son père qui s'amusoit à considérer des fleurs , et il s'arrêta pour lui tenir compagnie. Don Louis, en regardant ces fleurs, s'avisa de parler d' Ambroise , et de témoigner qu'il étoit très content des soins et de l'habileté de ce valet. Il est peut-être plus habile qu'on ne voudroit , dit don Rodrigue avec un souris forcé; ce garçon -là, si je ne me trompe, sait plus d'un métier. Le vieux marquis, dont l'esprit et les yeux étoient appliqués à contempler son parterre , ne saisit pas d'abord ce que son fils venoit de lui dire, et répondant avec distraction : Il est vrai, dit-il , qu'AmbiX)ise a de l'esprit, et je suis sûr que j'en serai bien servi. Je doute fort qu'il soit ici pour cela , répliqua don Rodrigue ; du moins suis-je convaincu que d'autres auront plus de raison que vous d'être satisfaits de ses services. Vous le dirai-je? Je le crois plus attaché aux intérêts de Daraxa qu'aux vôtres, ou bien c'est un agent de quelque amant auprès de cette dame.

Ah ! mon fils , interrompit le père en riant de toute sa force, c'est à présent que je vous connois pour un homme véritablement amoureux. Si je le suis , dit don Rodrigue , je puis vous assurer que mon amour m'éclaire au lieu de m'àveugler : je sais bien ce que j'ai vu. Eh! qu'avez-vous .donc Vu , interrompit le vieillard pour la seconde fois ? Parlez-moi plus clairement , car enfin je suis don Louis de Padilla, le fils de don Gaspard , qui passoit pour Thomme de son siècle le moins facile à troiiiper. On m'a cent fois fait la grâce de me dire que je Tempottois méïne sur lui pour la prudence et la circonspection. Si le choix que la reine a fait de moi pour

l4o GUZMAN P'ALFARACHE.

la garde de la belle Maure ne suffit pas pour vous rendre tranquille là-dessus , demandez aux personnages de la cour les plus avisés si je suis homme à me laisser surprendre. En un mot, mon fils, j'ai cinquante ans passés; et si , lorsque je n'en avois que la moitié , on m'eut amené, non pas un Aragonois, mais l'homme de la Grèce le plus fin, je n'aurois eu besoin que de le regarder un moment entre les deux yeux pour deviner ce qu'il auroit .eu dans l'âme.

Seigneur, dit don Rodrigue, personne au monde n'est plus persuadé que moi de cette vérité; mais je ne puis m'empêcher d'en revenir là; je m'imagine que cet Ambroise ne vous sert que pour avoir moyen d'être utile à quelqu'autre ; il se familiarise un peu trop avec Daraxa : dès qu'il est avec elle il lui parle maure; la dame lui répond, et elle a pour lui des complaisances qui me font juger qu'ils se connoissent depuis long-temps ; enfin pour achever de dire tout ce que je pense, je ne youdrois pas jurer qu'Ambroise ne fût toute autre chose qu'un jardinier. Don Louis, au lieu de demeurer d'accord qu'il pouvoit avoir été surpris dans cette occasion, s'échauffa de dépit de se voir soupçonné d'être la dupe de quelqu'un. Vous êtes un homme étrange, dit -il à son fils ; pourquoi avez- vous permis vous-même à ce jardinier ces familiarités dont vous vous plaignez ? Ne savez-vous pas que parmi nous c'est un crime à un domestique de lever les yeux sur sa maîtresseï? Croyezmoi , traitez ce valet comme on traite les autres , et je vous réponds d,e sa fidélité. A l'égard de Daraxa , reposez-vous sur pia vigilance du soin de la garder. Dormez en repos., je veille sans cesse, et suis informé de tout

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