LIVRE I, CHAP. IX. l
gagner un cabinet, où il espéroit vendre chèrement sa vie si l'on venoit l'y attaquer. Mais un hjomnie qui le suivoit de près l'obligea de s'arrêter avant qu'il y arrivât, en lui disant : Seigneur don Jaymë, vous avez besoin de secours, recevez le mien. C'est vous qu'on cherche. Acceptez sans retardement mes services, si vous ne voulez être assassiné par une troupe de valets qui viendront bientôt fondre sur vous.
Le seigneur maure, aussi surpris de s'entendre nommer don Jaymé, que de rencontrer là un inconnu si obligeant, lui répondit : Je ne sais qui vous êtes, ni pourquoi vous vous intéressez à ce qui me regarde; mais qui que vous soyez ,• vous ne pouvez être qu'un cavalier très généreux. Je ne refuserai pas quelqu'une de vos armes , n'ayant qu'un poignard pour me défendre : c'est toute l'assistance que je puis recevoir de vous, sans abuser de votre bonne volonté. Je serois au désespoir qu'un si brave homme exposât sa vie pour moi. Non, non, répliqua l'inconnu; ne prétendez pas que je vous laisse périr sans vous prêter mon secours. J'ai deux bons pistolets, prenez-en un, et souffrez que je combatte à vos côtés ; ou si vous souhaitez que je me retire, il faut que vous veniez avec moi. Je crois, dit Ozmin, que ce dernier parti seroit le plus sage : c'est faire un mauvais usage de la valeur que de l'employer contre la canaille. Mais comment sortir de ce jardin? J'en sais le moyen, répondit l'inconnu; vous n'avez qu'à me suivre.
En même temps ces deux cavaliers commencèrent à courir justement vers l'endroit où l'on avoit réparé le mur, contre lequel étoit dressée une bonne et longue
l5o GUZMAN D'ALFAKACHE.
échelle. Il y eut alors entre eux une petite contestation, chacun ne voulant monter que le dernier. Après quelques compliments que deux hommes si courageux ne pouvoient manquer de se faire sur cela, il fallut qu'Ozmin passât le premier, {>our couronner le procédé lioble de son compagnon. Ilseurenttoutleloisirde monter impunément, attendu que la gendarmerie de don Louis avoit pris un chemin opposé à l'endroit où ils étoient; et ils retirèrent Téchelle pour empêcher ce seigneur de reconnoître par où le faux Ambroise lui étoit édiappé. U y avoit encore une échelle de Tautre coté de la muraille pour descendre dans la rue, où cinq à six grands lacfuais bien armés fatsoient la garde, et se tenoient prêts, à se jeter dans le jai^diil au premier signal. Ozmin, jugeant par là qu'il n'avoit pas obligation à un homme du commun, et souhaitant de savoir qui c'étoit, le pria de le lui apprendre. Mais Tinconnu lui répondit : C'«st ce que je vous dirai chez moi; comme vous êtes étranger, vous ne connoissez pas bien don Louis; vous ne sauriez trop vous précautionner contre lui. Je vous offre ma maison, où vous serez à couvert de son ressentiment , et vous y demeurerez , s'il vous plaît, jusqu'à ce que nous ayons vu le parti que les Padilla prendront dans cette affaire.
Des manières si nobles et si généreuses charmèrent le seigneur maure, qui, ne pouvant insister aux pressantes instances que ce cavalier lui fit d'accepter un logement dans sa maison , l'y accompagna. Lorsqu'ils se virent l'un et l'autre aux flambeaux, ils se regardèrent avec une attention mêlée de surprise , comme deux personnes qui croyoient se connoître. Le maître