LIVRE I, CHAP. IX. l5l
du logis fut le premier qui débrouilla Tidée confuse qu'il avoit des traits d'Ozmin; et quand il fîit assuré qu'il ne se méprenoit pas, il fembrassa avec transport, en lui disant : Quel bonheur pour moi de rencontrer un homilfie à qui je dois la vie! Je ne me trompe point , c'^st vous qui m'avez sauvé de la fureur d'un taureau le jour des dernières courses. Seigneur, lui répondit le Maure en souriant d'un air modeste, vous venez de bien payer ce service en me retirant d'un danger où j'aurois infailliblement péri sans votre secours. Non, non, reprit don Alonse de Zuniga; je suis en reste de générosité avec vous. Dans le temps que vous vîntes me dérober à une mort certaine, je ne vous avois pas donné sujet d'exposer vos jours pour conserver les miens.
Ils passèrent le reste de la nuit à s'entretenir. Don Alonse, qui s'imaginoit qu'Ozmin s'appeloit effectivement don Jaymé Vives , et qu'il étoit amoureux de dona Elvire, lui conta de quelle façon il avoit appris toutes ses affaires. Cela m'a donné envie, ajouta-t-il, de faire connoissance avec vous; et pour la commencer, je suis entré cette nuit dans le jardin de don Louis. De plus, comme j'aime Daraxa, l'intime amie de votre maîtresse, j'ai pensé que notre liaison devi^idroit utile à nos amours.
Quoique le seigneur maure eût de la répugnance à cacher ses sentiments, il ne voulut point détromper Zuniga : il crut qu'il étoit de ^ la prudence de passer pour don Jaymé. Après un long entretien, don Alonse conduisit son hôte à l'appartement qu'il lui avoit fait préparer et l'y laissa reposer; ensuite il se retira dans
iSa GUZMAN D'ALFARACHE.
le sien pour en faire autant. Mais Ozmin, ne pouvant dormir, envoya chercher Orviedo quand il fut grand jour, pour faire part à ce. fidèle ëcuyer de l'aventure de la dernière nuit , comme aussi pour lui ordonner de lui apporter des habits plus propres que ceux d'Am^ broise à faire le personnage de don Jaymé.
C'est un malheur attaché aux grandes maisons où il y a un peuple de valets, que tout ce qu'on y fait ne demeure pas long-temps secret. On sut dès le lendemain dans la ville l'histoire du faux Ambroise : on la contoit de diverses façons, mais toutes aux dépens de dona El vire; ce qui mortifioit extrêmement Ozmin.
Don Alonse et ce cavalier devinrent en peu de jours les meilleurs amis du monde , tant il se trouva de sympathie entre eux, ou, pour mieux dire, tant ils découvrirent l'un dans l'autre d'aimables qualités. Ils souhaitoient tous. deux ardemment d'être informés de ce qui se passoit chez le marquis de Padilla : c'est ce qu'ils ne pouvoient apprendre que de Clarice, dont ih ne rece voient aucune nouvelle. Cette suivante, étant connue de don Louis pour celle qui avoit toute la confiance de donaElvire, étoit^plus observée que les autres. Cependant elle eut l'adresse de tromper ses argus , et de faire tenir à don Jaymé, chez don Alonse, une lettre qui contenoit un détail tel que ces deux seigneurs pouvoient désirer. Clarice mandoit à Vives que son vieux patron, au désespoir que le faux Ambroise lui fût échappé, le faisoit chercher soigneusement dans Séville par dix ou douze hommes , qui jusque-là n'en avoient fait qu'une recherche inutile; qu'Elvire étoit fort malade, et que Daraxa avoit été aussi très indis-