LIVRE I, CHAP. IX. tSg
en fort peu de temps de quarante personnes, tant maîtres que valets. Un si hardi dessein auroit été sans doute exécuté, si le bailli ne Teut pas prévenu; mais oe juge, qui étoit un vieux routier, se doutant bien de cette violence, eut promptement recours à la jus« lice de Séville , qui lui envoya un si grand nombre d'archers et d'autres hommes armés , qu'il n'eut plus rien à craindre pour sa proie.
Les dames n'étoient pas assez éloignées du lieu du combat pour en pouvoir ignorer long-temps les circonstances et l'événement. Elles en furent informées par quelques domestiques du marquis, dont la plupart avoient été par curiosité au bourg, oii ils avoient appris tout ce qui s'y étoit passé* Dona Elvire en chargea un d'aller dire au bailli de prendre garde, s'il ne vouloit s'en repentir, au traitement qu'il feroit au cavalier qu'il retenoit chez lui. Cette recommandation ne fut pas inutile; on eut plus d'égard qu'on n'auroit eu sans cela pour don Jaymé, à qui l'on donna, de la part des dames, tout ce qui lui étoit nécessaire pour panser deux ou trois légères blessures qu'il avoit reçues.
Si le bailli voyoit à regret traverser par Elvire le dessein qu'il avoit de venger la mort de son 61s, en récompense, dès le soir même, il eut la consolation d'apprendre que le marquis entroit dans son ressentiment. En effet, don Louis, en revenant de sa ferme sur la fin du jour, passa par le bourg, où la plupart des habitants étoîent encore sous les armes. Il demanda pourquoi ils s'étoient aiosi assemblés. On lui fit un détail de Taventure qui étoit arrivée; et comme il sou*haita d'en savoir toutes les particularités , un des plus
l6o GUZMAN D'ALFARACHE.
notables du bourg prit la parole , et lui dit : Tout ce malheur ne vient que d'une méprise du fils de notre bailli. Ce jeune garçon étoit amoureux de la fille de votre concierge, et avoit pour rival le fils d'un gros fermier des environs de ce bourg. Le fils du bailli étoit fort débauché de son naturel, et de pliis très violent : s'étant aperçu qu'on lui préféroit son concurrent, jeune homme plus sage et plus riche que lui, il l'envoya menacer de sa part qu'il le feroit mourir sous le bâton, s'il s'avisoit de paroître auprès de chez vous, et de chercher l'occasion de parler à sa maîtresse. Il -le faisoit observer, et sur l'avis qu'on lui a donné ce matin que deux hommes, qui n'avoient point l'air villageois, bien qu'ils fussent habillés en paysans, s'étoient coulés dans le bois comme à la dérobée, il ne douta pas que ce ne fût le fils du fermier avec un garçon de sa connoissance dont il a coutume de se faire accompagner quand il vient voir la fille de votre concierge, et que ces deux, hommes ne se fussent travestis de cette sorte pour éviter les coups de bâton : dans cette erreur, il a chargé deux drôles des plus vigoureux de ce bourg d'aller dans le bois exécuter son dessein; et, pour les soutenir, il les a suivis de près avec deux braves de ses amis.
Ce récit fit connoître au marquis de Padilla que le fils du bailli avoit tout le tcwt, et que ses meurtriers ne l'avoient tué qu'à leur corps défendant; mais lorsque le même notable qui venoit de parler lui apprit que ces deux cavaliers étoient don Alonse<le Zuniga et le faux Ambroise, et que le bailli tenoit celui-ci en sa puissance , il regarda cette aventure comme un moyen