CHAPITRE PREMIER
Guzman se/ait garçon dun maître (t hôtellerie,
JVIe voici donc, ami lecteur, à douze lieues de Séville , dans la meilleure hôtellerie de Caçalla. L'on m'y donna bien à souper pour le reste de mon argent, et Ton me fit coucher dans un bon lit. Cependant , au lieu de dormir d'un sommeil profond , que les vapeurs des viandes et du vin me dévoient procurer, j'eus une insomnie cruelle, et qui fut aussi longue que la nuit. L'état de mes affaires vint s'offrir à mon esprit , et lui présenter mille affligeantes images. Jusqu'ici, disois-je, j'ai bu et n^angé; mais présentement ce n'est plus cela : on peut avec du pain supporter toutes les afflictions de la vie. 11 est bon d'avoir un père,- il est bon d'avoir une mère ; mais il vaut encore mieux avoir de quoi manger. Je voyois déjà la Nécessité avec son visage d'excommunié , et elle me faisoit peur. J'aurois volontiers pris le parti de n'aller pas plus avant et de retourner à Séville, si je n'eusse considéré que l'argent ne me manquoit pas moins pour réparer ma sottise que pour la pousser plus loin. Je ressemblois à un pauvre chien étranger, qui, se trouvant au milieu d'une rue, voit devant et derrière lui plusieurs dogues qui aboient
après lui. De plus, quelle' honte ne m'imaginois-je point que ce seroit pour moi de reparoître comme un misérable chez ma mère, après en être sorti avec tant de résolution. La perte de mon manteau entroit aussi dans mes réflexions ; il me sembloit qu'elle donneroit un nouveau ridicule à mon retour. Cette dernière considération acheva de m'ôter l'envie de reprendre la route de Séville.
D'un autre côté encore , il me fâchoit fort de m'arrêter en si beau chemin ; et le point d'honneur enfin l'emporta. Je me déterminai à poursuivre mon voyage, en m'abandonnant à la Providence. Je me mis en fantaisie d'aller droit à Madrid , séjour ordinaire de nos monarques, pour y voir un peu la cour, que j'avois ouï dire être très brillante par le grand nombre de seigneurs qui la composoient , et surtout par la présence d'un jeune roi nouvellement marié. Cela me paroissoit mériter ma curiosité; il me vint même là -dessus de belles idées. Je bâtis des châteaux sur le sable. Je me flattai qu'un garçon de mon air et de ma figure, seroit bientôt remarqué dans ce pays-là ; qu'il s'y feroit des amis , et né manqueroit pas de bonnes fortunes. La tête échauffée de ces visions flatteuses , j'avois peu d'envie de dormir, et j'attendis le jour avec impatience pour partir ; mais à peine eus-je pris le chemin de Madrid , que toutes mes agréables chimères s'évanouirent. Il ne me resta plus devant les yeux qu'une longue et pénible traite à faire.
Je ne laissai pas de me dire pour m'encourager : Allons , seigneur Guzman , songez que vous êtes embarqué : contre fortune bon cœur , mon ami. Au lieu