‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 79 sur 328 · LIVRE II, CHAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. I

d'avoir sur vos épaules un manteau qui ne feroit que vous embarrasser dans cette saison , vous avez à la main un bâton qui vous aide à marcher. Je passai la journée entière sans manger, et la nuit je m'étendis sur l'herbe au pied d'un gros arbre qui me couvroit de ses feuilles, J'étois si las, que je m'endormis dans cet endroit, et ne me réveillai qu'au lever du soleil. Je g^itis alors que j'aurois fort bien déjeuné si j'eusse eu quelques provisions ; mais n'ayant pas seulement un morceau de pain bis, il fallut me remettre en marche à jeun, avec un appétit qui croissoit de moment eu moment. Vers le midi, ma faim devint telle, que je ne pouvois plus avancer, tant j'étois foible. Mon ventre avoit beau crier famine , mes jambes ne le portoient qu'à regret.

Heureusement il passa près de moi deux hommes qui àvoient l'air d'être d^ riches marchands. Ils étoient montés sur des mules qui alloient le grand pas. A cette vue le courage me revint : Dieu soit loué! dis -je en moi-même , voici des cavaliers qui ont bien la mine de me défrayer aujourd'hui. Suivons-les : l'espérance de faire un bon repas à leurs dépens m'inspire une nouvelle vigueur.

Effectivement, un dîner étoit alors pour moi une affaire très importante : aussi je les suivis de si près , que j'arrivai en même temps qu'eux à l'hôtellerie oîiils s'arj-êtèrent, J'avois un visage de défunt. Je me mis en devoir de leur rendre service. Je m'empressai à tenir la bride de leurs mules pendant qu'ils en descendoient, et m'offris à porter dans leur chambre leurs valises avec un grand sac où étoient leurs vivres ; mais , soit que mon empressement leur devînt suspect, soit qu'ils

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fussent naturellement brusquas ou défiants , dès que je mis la main sur le sac, Tun des deux me cria d'une voix à me faire trembler : A' quartier, l'ami, à quartier. A ces paroles terribles je demeurai tout interdit. J'en conçus pour mon estomac un présage funeste. Cela toutefois ne me rebuta point ; je marchai derrière eux jusqu'à leur chambre , et d'un air humble et le chapeau à la main. Ils a voient , suivant l'usage d'Espagne , apporté avec eux de bonnes provisions. Je vis tii-er du sac un épaule de mouton rôtie , un morceau de jambon , avec du pain et du vin; ce qui ne faisoit qu'irriter l'envie que j'avois de les servir pour capter leur bienveillance. Je m'avançai , et pris un verre dans le dessein de le rincer; mais l'autre marchand qui n'a voit point parlé me l'arracha des mains , en me disant encore plus brusquement que son camarade : Non , non , laisse là ce verre; nous n'avons pas besoin d'un serviteur comme toi.

O traîtres, dis-je alors! ennemis de Dieu et du genre humain! cœurs impitoyables! Je m'aperçois que je me suis vainement mis hors d'haleine pour vous suivre jusqu'ici. Je m'obstinai pourtant à ne me pas éloigner d'eux. J'espérai qu'ils pourroient devenir plus charitables quand ils seroient bien saouls, et qu'ils me jeteroient par compassion un os à ronger, un morceau de pain, enfin quelque chose à mettre sous la dent. Je me trompai : rien ne vint. Ils mangèrent sans daigner me regarder seulement. J'avois beau les dévorer des yeux, cela ne me rassasioit point. Pour comble d'affliction, je remarquai que ces inhumains i^nfermèrent dans leur sac tous les reste§ de leur dîner, jusqu'à un morceau

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