‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 81 sur 328 · LIVRE II, CHAP. I. i8r · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. I. i8r

me débattois pour m'échap'per de ses mains; mais il me tenoit bien; et s'aperce vant que mon habit étoit de bon drap, il se disposoit à me l'ôter pour finir la dispute : il regardoit déjà cela comme une affaire faite, et il en seroit aisément venu à bout, si, par bonheur pour moi, un muletier qui étoit présent n^eût été touché de ma peine : Laissez là ce petit garçon, dit -il à l'hôte, je payerai pour lui ; on voit bien que c'est un jeune homme qui a quitté la maison de son père ou celle de son maître. A ces mots, l'hôte me regarda et me proposa de le servir, en disant qu'il avoit besoin d'un valet dans son hôtellerie.

Dans un autre temps, une pareille proposition m'eût paru ridicule, je m'en serois même offensé; mais la misère aplanit les difficultés et lève les scrupules. Après y avoir rêvé quelques moments, l'idée de la faim me détermina; je répondis que je le voulois bien. Cela étant, me dit-il, tu peux entrer dans cette maison, et je n'exige de toi que deux choses; la première, que tu donnes de la paille et de l'orge aux personnes qui t'en demanderont, et la seconde, que tu m'en tiennes un bon et fidèle compte. Je promis de m'acquitter de ce digne emploi le mieux*qu'il me seroit possible. Après cette promesse, me voilà engagé d'une manière à ne pouvoir plus m'en dédire.

Quelque dure que fût la servitude pour moi, qui étois accoutumé à me faire servir, je ne laissai pas d'abord d'être assez content de ma condition : il passoit par là peu de cavaliers dans la journée , de sorte que le plus souvent je ne faisois que boire et manger jusqu'à la huit, qui étoit le temps oîi les muletiers arrivoient.

iS2 GUZMAN D'ALFARACHE.

J'appris bientôt toutes les manœuvres qui se font dans les hôtelleries; comment avec de l'eau bouillante on fait enfler l'orge d'un tiers, et de quelle façon il faut qu'on la mesure pour que Thotelier y trouve son compte. Il ne fallut pas me montrer deux fois la revue des mangeoires , j'en savois ôter un bon tiers de l'orge des passagers et des muletiers même qui nous confioient le soin de leurs montures; mais lorsqu'il nous venoit de ces jeunes cavaliers distingués par leurs moustaches et par leurs jarretières, et qu'ils n'avoient point de valets, c'ëtoît ceux-là à qui nous en donnions à garder. Nous courions d'abord à eux pour les aider à descendre. Ces messieurs, pour la plupart faisant les gens d'importance, ne daignoient pas seulement entrer dans l'écurie ; ils se contentoient de nous reconxmander leurs chevaux ou leurs mules : aussi cette recommandation étoit si puissanté, que nous menions ces pauvres bêtes dans un endroit où il n'y avoit pas un brin de paille ni un grain d'orge. Nous les attachions au râtelier, oîi nous les laissions fort bien mâcher à vide; quelquefois pourtant par pitié nous leur donnions , un moment avant leur départ, une poignée d'orge pour leur faire la bonne bouche ; encore les poules et tes cochons du logis en raangeoient-ils la moitié; la tjourrique même quelquefois en attrapoit sa part.

Voilà de quelle manière ces beaux cavaliers qui s'en reposoient sur notre bonne foi étoient servis; et si noUs leur faisions bien payer ce que leurs bêtes n'avoient point mangé, juge s'il leur en cwloit bon pour leur propre dépense. le tripmphois quand c'étoit moi qui allois compter avec eux; je leur disois : Il y a tant de

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