LIVRE II, CHAP. I
de pain, avee quoi ils s'en allèrent. Quelle barbarie! Quelle spectacle pour un homme que là faim réduisoît aux abois! J^allois expirer de douleur et d'inanition, lorsqu'il entra dans la même chambre un religieux de Saint-François.
A cette vue, je ne conçus pas une fort grande espérance d'être soulage. Quel secours pouvois-je attendre d'un pauvre moine qui voyageoit à pied? d'un mendiant qui paroissoit lui-même avoir besoin qu'on l'assistât? Il suoit à grosses gouttes, et avoit l'air d'être fort fatigué. Cependant il portoit une besace qu'il posa sur la table y et que je considérois avec beaucoup d'attention. J'en aurois pris sur l'autel. Elle me fit venir l'eau à la bouche avant même que je susse ce qu'il y avoit dedans. Quand sa révérence en tira sa provision, qui consistoit en un assez grand pain blanc, avec un morceau de salé qui m'auroit fait envie, même chez ma mère, j'attachai mes regards dessus, et demeurai la bouche ouverte de ravissement. J'aurois bien voulu être son petit frère. Je croyois avoir dans la gorge chaque morceau qu'il avaloit.
Il jeta les yeux sur moi par hasard pendant qu'il mangeoit; et remarquant que j'avois un visage parlant ; Vive Dieu! .s'écria- t-il animé d'une sainte ardeur, approche, mon enfant, je ne te laisserai pas languir dans la nécessité où je te vois; quand je n'aurois qu'un morceau de pain, il seroit à toi. Tiens, mon fils, ajouta-t-il en me donnant la moitié de son pain et de sa viande, prends un peu de nourriture ; je setx)is indigne de vivre, si je ne te secourois pas.
O Providence! qui fais subsister des bêtes dans la
i8o GUZMAN D'ALFARAGHE.
pierre même, ta bonté divine a soin de tout! A ce beau trait de charité, je prodiguai les bénédictions à ce bon père, et commençai à lui montrer qu'il n'avoit.pas mal jugé de mon air affamé. M'étant un peu remis l'estomac, je rendis grâces au ciel d'une si heureuse rencontre. Qu'il m'eût été doux d'avoir une trentaine de lieues à faire avec ce religieux! Mon sort eût été digne d'envie; mais pour mes péchés il alloit à Se ville, et nous nous quittâmes après le dîner. Il est vrai qu'avant notre séparation il remit la main dans sa besace, et me donna encore la moitié d'un petit pain qui s'y trouva, pour. partager avec moi, disoit-il, tout ce qu'il avoit. J'eus grand soin de serrer dans ma poche cette dernière pièce de pain, après avoir mangé la première avec le morceau de salé ; puis ayant bu de belle eau fraîche, comme j'en avois vu boire au charitable cordelier, je repris gaiement le chepiin de Madrid.
Je fis encore trois lieues ce jour-là, et j'arrivai avec la nuit à Campanario, gros village de la Castille nouvelle. J'entrai dans une hôtellerie, où, faute de mieux, je soupai du pain que j'avois dans ma poche. C'étoit la couchée des muletiers de Truxillo; il en vint plusieurs ce soir-là : tous les lits furent pour ces honnêtes gens. L'hôte m'envoya gîter au grenier où je ^montai très docilement, n'étant pas en état de faire le difficile. Je m'étendis sur la paille et dormis tranquillement jusqu'au jour; je me levai légèrement en homme qui n'avoit pas l'estomac trop chargé, et j'étois hors de l'hôtellerie, quand le maudit hôte me vint incivilement arrêter pour me demander le payement de mon gîte. Il s'agissoit de quatre maravédis; je ne les avois pas, et je