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qu'elle n'eût des vapeurs. On lui fit aussi avaler du vin chapd , dont elle se seroit fort bien passée ; de sorte que , pour prévenir quelque autre remède qui auroit pu lui être» encore plus désagréable , elle témoigna qu'elle se sentoit soulagée, et que si on la laissoit en repos- seulement un quart d'heure , elle seroit entièrement guérie. Le bon vieillard fut bien aise qu'elle eût envie de reposer : cela lui, parut une marque certaine qu'elle se portoit mieux. Ainsi , pour lui donner la satisfaction qu'elle demandoit , il sortit de la chambre , dont il n'oublia pas de fermer la porte , recommandant aux domestiques de ne point faire de bruit. La duègne seule demeura par son ordre auprès de la malade y. comme une garde dont elle pourroit avoir affaire Pour lui, il alla se promener dans le jardin, en attendant Vheureux- moment de revoir sa chère maîtresse délivrée de sa colique.
Il est , je crois, inutile de te dir« que mon père pendant ce temps-là étoit d^s cette maison , où je puis t'assurer qu'il ne dormoit pas. Il se tenoit caché dans un cabinet, d'où, après avoir entendu tout, et aperçu par une fenêtre le commandeur dans le jardin, il se glissa dans la chambre de la jeune dame par une petite porte c[ue couvroit une tapisserie. La duègne, de peur de surprise, se mit en sentinelle d'un coté, tandis que de l'autre la gouvernante, suivant les ordres qu'elle avoit reçus, obscryoit le vieux jaloux. Alors les deux amants , croyant n'avoir rien à craindre , eurent ensemble une tendre et vive conversation, qui dura deux bonnes heures, et à laquelle, si je ne me trompe, je dois la naiSiSance.
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En attendant l'heure de la promenade , ils entrèrent tous trois dans un cabinet de verdure, où il faisoit d'au* tant plus frais, qu'il étoit sur le bord de la rivière. Ils se mirent à jouer à la prime , et la dame gagna ; le Génois étant trop galant pour ne pas se laisser perdre. Après le jeu , ils firent plusieurs tours d'allées , et le plaisir de la promenade fut suivi d'un bon souper, qui dura si long-temps , qu'ils ne se levèrent de table que pour 3'en retourner par eau à Séville, dans une petite barque ornée de feuillages et de fleurs. Cette barque appartenoit à mon père , qui l'avoit fait ajuster ainsi pour se rendre plus agréablemeiilt de sa maison de campagne à la ville : ce qui lui arrivoit quelquefois. Pour comble de satisfaction , ils entendirent des con-. certs de musique agréables , formés par des chanteurs et des joueurs d'instruments qui descendoient comme eux le. Guadalquivir dans un bateau qui suivoit le leur. Enfin la dame et son vieux galant, après s'être fort réjouis , remercièrent le marchand de la généreuse ré- ' ception qu'il leur avoit faite. Le commandeur particulièrement en étoit si pénétré de reconnoissance,, qu'il s'imaginoit ne pouvoir assez le lui témoigner; et je crois qu'il. n'auroit jamais pu se résoudre à le quitter, sans l'espérance qu'il avoit de le revoir le lendemainff tant il avoit conçu d'amitié pour lui dès ce jour-là.
Cette amitié fut^i bien ménagée par la dame et par le Génois , qu'elle ne finit qu'avec la vie du commandeur , lequel , à la vérité , n'alla pas loin depuis ce temps -là. C'étoit un corps usé, un vieux pécheur qui avoit fait un usage immodéré des plaisirs, sans s'em^
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barrasser si l'on trouveroit cela bon dans ce monde, et sans craindre qu'on le trouvât mauvais dans l'autre. J'avoîs déjà quatre ans quand il mourut; mais je n'étois pas son seul héritier au logis. Le bon homme avoit eu d'autres enfants de quelques maîtresses qu'il avoit entretenues avant ma mère , gt nous étions tous chez lui comme des pains de dîmes , chacun de sa fournée. Dans le fond, peut-être n'étoit-il pas plus leur père que le mien. Quoi qu'il en soit , comme j'étois le plus jeune de mes frères, et que la foiblesfie de mon âge ne me permettoit pas de me servir de mes mains aussi -bien qu'eux , j'aurois eu peu de part à l'héritage du défunt, si je n'avois pas eu dans ma mère une personne fort propre à suppléer à ce défaut. Mais c'étoit une femme d'Andalousie, c'est tout dire. Elle n'avoit point attendu, pour faire son paquet, cjue le vieillard fût mort. Dès qu'elle l'avôit vu abandonné des médecins, elle s'étoit saisie du plus beau et du meilleur, ne laissant à mes cohéritiers que des guenilles. Étant maîtresse dans la maison, et ayant les clefs de tout, il lui avoit été facile de divertir les effets les plus précieut.* Le jour qu'il mourut , on fit un ravage effroyable dans sa maison. Dans le temps qu'il rendoit l'âme , on lui prit jusqu'aux draps de son lit. Dans ses derniers moments tout fut pillé et enlevé. Il ne restoit que les quatre murailles, lorsque les parents arrivèrent la gueule , comme on dit , enfarinée. Ils eurent beau regarder partout, ils virent bien qu'on les avoit prévenus, et il leur fallut encore , par honneur , faire les frais des funérailles. Elles furent , je l'avoue, très modestes, et l'on n'y répandit point de larmes. On ne pleure pas les
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morts qui ne laissent rien : c'est aux héritiers seuls à
paroître affligés; ils sont payés pour cela.
Les parents du commandeur avoient pourtant compté sur une riche succession. Us ne pouvoient comprendre comment un homme qui avoit plus de quinze mille livres de rente en bénéfices mouroit dans un état si misérable. Ils avoient vu sa maison meublée d'une manière convenable à sa qualité. Ils ne doutèrent point qu'on n'eût volé ses effets. Us firent faire sur cela de grandes informations. Peine inutile ! Us eurent recours ensuite aux monitoires , qui furent affichés aux portes des églises, où ils sont encore.. Les voleurs ont l'estomac bon ; ils ne rendent jamais ce qu'ils ont pris : les excommunications ne les épouvantent point. Après tout, ma mèpe avoit une très bonne raison pour posséder sans inquiétude les nippes du commandeur; car, peu de temps avant qu'il mourût, il lui disoit quelquefois, quand il visitoit; son coffre-fort ou ses bijoux, ou qu'il faisoit emplette de quelque beau meuble : Tenez y mon cher cœur j tout ceci vous appartient. Quand ces donations, qu'elle regardoit comme faites en bonne forme , n'auroient pas été capables de lui mettre la conscience en repos, elle croyoit qu'une jolie femme, qui avoit pu se résoudre à passer quelques années avec un vieillard dégoûtant, méritoit bien d'en être Théritière. Aussi d'habiles docteurs, qu'elle consulta sur ce point, levèrent tous ses scrupules, en l'assurant que c'étoit une chose qui lui étoit due.
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