‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 8 sur 328 · LIVRE I, CHAP. III. a · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. III. a

que là bienséance ne permettoît pas de la soulager sur un grand chemin ; outre que le lieu n'étoit pas commode pour cela, qu'il valoit beaucoup mieux qu'elle se traînât comme elle pourroit , ou se laissât porter jusqu'à la maison qu'ils voycnent assez près de là, et qui, selon toutes les apparences , appartenoit à d'honnêtes gens : qu'ils ne refuseroient pas , s'ils étoient chrétiens, de donner quelque secours à une dame qui en avoit si grand besoin. Le commandeur approuva Ta vis de la duègne ; et la bonne pièce de malade dit là -dessus qu'on (ît d'elle tout ce qu'on voudroit; mais qu'il ne lui étoit pas possible , avec les cruelles douleurs qu'elle sentoit, de marcher jusque*là. Aussitôt les deux valets la prirent entre leurs bras pour la porter, tandis que le vieillard affligé alloit devant pour parler aux personnes de cette maison, et les engager, par ses prières, à y recevoir sa dame pour quelques heures.

Je t'ai déjà dit, ami lecteur, que cette maison. étoit celle de mon père. Il y avoit dedans une vieille gouvernante à laquelle il en avoit confié le soin , et qui en savûit pour le moins aussi long que lui. Il n'eut pas besoin de lui donner d'amples instructions sur ce qu'elle devoit faire pour le servir. D'abord qu'elle entendit frapper à la porte, elle y courut; et - feignant d'être étonnée de voir un homme qu'elle ne connoissoit point, elle lui demanda, comme en tremblant, ce qu'il souhaitoit. Je voudrois, lui répondit le cavalier, qu'une dame que je conduis à Gelves, et qui vient de se trouver mal à quelques pas d'ici , pût , sans vous incommoder, se reposer un moment chez vous, et que vous nous permissiez de la soulager par quelque remède.

a4 GUZMAN D'ALFARACITE.

S'il ne s'agit que de cela, reprit la gouvernante, vous aurez tout lieu d'être content; il n'y a dans cette maison que des gens de bien, et qui se plaisent à exercer la charité. Gomme elle achevoit ces paroles , la prétendue malade, que les deux valets apportoient, arriva* Yous la voyez, s'écria douloureusement le comman-* deur. ïl vient de lui* prendre tout à l'heure une maudite colique dont elle est prête à mourir. Entrez, seigneur cavalier; entrez, madame, dit la gouvernante. Soyez tous deux les bienvenus; je suis fâchée seulenient que mon maître ne soit pas ici pour vous recevoir : il népargneroit jien pour vous traiter de la manière dont vous paroissez mériter de l'être ; mais , en son absence, je vais remplir le mieux qu'il me sera possible les devoirs de Thospitalité.

La première chose quf 6t la gouvernante fut de faire porter la malade dans une fort belle chambre où il y a voit un magnifique lit, cpii n'étoit qu'à demi garni , et qu'on avoit exj^rès mis en cet état , pour ôter au vieux jaloux tout sujet de soupçonner le tour qu'on lui jouoit. Mais tout étant prêt, draps parfumés, oreillers fins et couvertures de satin piquées , on eut bientôt préparé le lit, et couché dedans la dame, qui ne cefisoitde se plaindre de l'opiniâtreté de son mal. La gouvernatite et la duègne, également disposées à faire de bonnes œuvres , commencèrent , comme à l'envi , à chauffer des Unges, que la dame poussoit doucement vers ses pieds , à mesure qu'on les lui mettoit sur le ventre ; sans quoi elle auroit été indubitablement incommodée de cette chaleur , puisque , malgré tout le soin qu'elle prenoit de s'en défendre , peu s'en fallut

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